Pourquoi est-ce que je cours encore ?

Lectrice / Lecteur, si tu es en quête d’un récit léger pour te détendre en cette soirée printanière bien agréable, passe très vite ton chemin … La lecture qui suit risque de te pourrir l’ambiance.

courir

Il y a quelques mois, j’ai eu la douleur de perdre, de façon inexpliquée, mon plus jeune fils, quelques jours après qu’il ait fêté ses 18 ans. Mon propos n’est pas ici de m’étendre en détail sur ma douleur et le long processus de deuil que je dois subir, ni d’évoquer cet enfant, être de lumière, que je chérissais tant, car cela relève de l’intime et n’a pas à être partagé au monde.

Non, j’avais juste envie / besoin, sur ce blog, d’évoquer cette pénible situation que je vis, au travers du prisme très restrictif de ma pratique de la course à pied.

Mon fils (mes enfants, plus exactement) a été à l’origine, il y a une dizaine d’années, de ce qui fut (et sera peut-être encore un jour) une véritable passion. A son corps défendant. C’est parce que je l’accompagnais sur les compétitions auxquelles il participait en tant que membre de l’école d’athlé communale, que j’ai eu envie, moi aussi de m’y mettre. Comme tout futur ado qui se respecte, il abandonna bien vite cette activité physique pour se consacrer à des « choses » bien plus « passionnantes » et de son âge … au point de « ne pas comprendre » le plaisir que je pouvais éprouver à partir d’un point A, me fatiguer pendant des heures, pour revenir à ce même point A.

Au cours des années de pratique intensive qui ont suivi ces débuts, j’ai toujours fait en sorte de ne pas perturber l’équilibre familial en réalisant l’essentiel des mes entraînements à des heures indues (5 heures du mat, ça vous dit ?) et en limitant, autant que faire se peut, en nombre et en éloignement, les compétitions auxquelles je participais. Quelque peu frustré dans mes activités professionnelles, la course à pied me permettait de me fixer des objectifs ambitieux, de me donner les moyens de les atteindre par des entraînements idoines et de faire en sorte de les tenir. Bref, de me « réaliser » (dans un domaine).

Depuis son départ, force est de constater que les choses ont beaucoup changé. Je n’ai, à aucun moment, cessé de courir, sans doute parce que mon corps, habitué à sa dose hebdomadaire d’excitation sportive, le réclamait. Les premiers temps, j’étais en mode pilotage automatique, les jambes avançant toutes seules, l’esprit totalement absent. Contraint parfois, voire souvent, de m’arrêter pour exprimer ma peine. Et puis, petit à petit, la conscience immédiate de l’acte sportif est revenue.

D’aucuns prétendent que la course à pied peut être un dérivatif aux vertus quasi-thérapeutiques ou cathartiques. En ce qui me concerne, je me pose en faux contre cette assertion. Courir ne me fait pas de bien. Du point de vue psychologique j’entends. Au contraire. Seul face à moi-même, sans le bruit de fond de la civilisation, je pense, pense et repense à mon fils sans qu’il ne me soit possible de penser à autre chose et la tristesse, bien vite, m’envahit. J’ai l’impression d’errer sans but autre que de m’octroyer du temps et de l’espace pour exprimer ma douleur. L’effet exutoire fait long feu.

Mes « performances » ne sont évidemment plus à la hauteur de ce qu’elles étaient il y a encore quelques mois. J’ai l’impression qu’une force insidieuse s’oppose en permanence à mes mouvements. Mon corps réclame ses sorties mais dès qu’il commence à s’ébrouer, quelques hectomètres suffisent pour réduire ses velléités à néant. Bien vite, les jambes deviennent d’une lourdeur irrépressible et j’ai le sentiment d’être littéralement cloué au sol. Je cours les poings serrés, l’envie latente de taper sur quelque chose pour me faire mal et « passer mes nerfs ». Quand je dépasse 10 km, c’est … par obligation, parce que je me suis égaré en chemin. Je puise sans cesse dans mon stock de paires de chaussures de test mais les trouvent toutes plus fatigantes les unes que les autres, même celles dont je vous disais monts et merveilles sur ce blog il y a encore quelques temps.

Celles et ceux qui me suivent sur ma page Facebook savent que ce qui me caractérisait en tant que coureur, en dehors de ma maigreur, c’était surtout le sourire que je présentais systématiquement face à chaque objectif photographique qui se présentait à moi, selfie ou pas. Aujourd’hui, bien entendu, je « tire la gueule » en permanence et espère à chaque sortie ne croiser personne de ma connaissance.

Je n’ai, évidemment, plus d’objectif sportif. Et ce qui, avant, me faisait avancer, me semble aujourd’hui bien dérisoire. Et pourtant, je continue à courir, sans doute parce que dorénavant le running s’est définitivement inscrit dans mes gênes. Je me traîne lamentablement à une allure que je qualifiais auparavant d’allure « plaisir », quand je faisais découvrir mes spots à des amis virtuels devenus réels. Allure « plaisir » mais sans aucun plaisir, juste une … nécessité. Je regarde ma montre sans arrêt trouvant le temps abominablement long et pourtant je cours encore et toujours, je ne sais pas pourquoi …

Peut-être qu’au cours de ce processus de deuil si bien codifié par d’éminents psychologues, je finirai par trouver … et serai alors capable, mentalement, de me fixer des nouveaux objectifs ou une nouvelle ligne de conduite et physiquement, de retrouver les capacités adaptées à cette future nouvelle approche.