Croyez-le ou pas mais je crois que j’ai entendu parler de la Barkley dès que j’ai commencé à courir ou presque !
Alors que je commence à courir, ma route croise très vite celle de Christian Mauduit (podcast à écouter ici), qui sera d’ailleurs le premier français à être sélectionné en 2011. Très vite également, je lis des articles dans feu « Ultrafondus » sur la course que personne ou presque ne finit jamais (j’essaie d’ailleurs de vous retrouver très vite le récit de Christian en question !). Je découvre ce principe un peu obscur pour le néophyte : un organisateur, qui tel un gourou de secte choisit sur lettre de motivation qu’il faut envoyer sur un mail tenu « secret » ses élus qui auront l’honneur, la chance ou la malchance de venir faire 5 tours dans une forêt sombre du fin fond du Tennessee plus connue pour ses assassins en liberté que ses touristes en mal de grands espaces (à tort d’ailleurs, cet état est franchement super sympa, je lui ai consacrer un article plus axé tourisme à lire ici). Autre originalité et non des moindres, des livres planqués dont il faut déchirer des pages que l’on ramène telles des offrandes à la célèbre barrière jaune donnant ainsi le droit ou pas de repartir affronter les ronces et les arbres qui attendent la nuit tombée tellement la forêt de Blanche Neige pour se réveiller et lacérer les jambes des coureurs un peu trop zélés. J’avais aussi l’image de la forêt du Seigneur des Anneaux mais moi je suis de la génération Disney old school et c’est d’ailleurs le premier film que j’ai vu au cinéma (pas à sa sortie en 1937… je suis vieille mais pas à ce point là ! Mais à sa ressortie en 1973, j’avais 3 ans). Laz bien entendu interpretera le rôle de la vilaine sorcière qui m’avait tout simplement terrifiée, mes parents m’ont retrouvée planquée sous mon fauteuil… Mais je m’éloigne du vrai sujet !
Vous l’aurez compris à ces mots, cette course ne m’a jamais intéressée en tant que « coureuse ». Elle est à l’opposée même de tout ce qui me fait vibrer dans ce sport… Le trail m’a apporté la chance inouïe de partir à la découverte de paysages hors normes : j’ai traversé les plus beaux déserts du monde, j’ai vu le soleil se lever sur l’Antarctique et se coucher sur le Mont Blanc… J’ai fini une course entre les pattes du Sphinx ou en tenant les mains de petites filles joyeuses à Oman… Et j’aime faire le tour du Puy de Dôme enneigé ou sous le soleil du printemps avec ma copine Valérie… Je fais du trail pour vivre, vibrer avec la nature, pas pour aller déchirer les pages d’un bouquin, surtout moi qui passe des heures et des heures, enfermée dans un bureau à les écrire ! Et pourquoi pas, tant qu’on y est, finir la course façon autodafé ? Toucher à l’intégrité d’un livre est tout simplement contre nature pour moi. Bref vous l’avez compris, je n’ai jamais envisagé un seul instant de postuler.
Mais je ne suis pas que traileuse, je suis donc aussi quelqu’un qui écrit sur ce sport aux multiples facettes, alors forcément j’avais très envie d’en savoir un peu plus, d’aller voir sur place à quoi ressemble vraiment cette course glamourisée à souhait par les incroyables photos d’Alexis Berg (Les Finisseurs, meilleur livre sur le sujet for ever !) ou celles de Jacob Zocherman, sans oublier quelques anecdotes qui ont fait sa légende : la misogynie crasse de son fondateur qui soi-disant fait de l’humour sur le dos des femmes et que beaucoup tentent d’atténuer à la façon « oh ça va… C’est Gérard quoi ! » ; la détresse de Gary Robbins qui en 2022 en « ratant » sa course devient plus légendaire qu’un John Kelly qui lui pourtant cette année-là la finit ; le sprint désespéré de Jasmin Paris qui aura marqué la course à jamais en devenant la première femme à enfin finir la Barkley.
Même si cela me titillait de venir et que j’aurais pu demander il y a fort longtemps une simple accréditation presse, j’ai attendu la bonne occasion et ce fut Claire, Bannwarth pour ceux qui n’ont pas suivi, qui me la donna. Lors de la Hardrock 2024, je papote avec elle et son mari, et nous évoquons son envie de venir enfin sur cette foutue Barkley. Son mari me dit qu’il voudrait faire son assistance mais qu’il n’est pas sûr d’avoir ses congés. Alors spontanément je me porte volontaire, vous connaissez tous ma nouvelle passion assumée pour le remplissage de flasques. Les mois passent, le mail de condoléances de Laz tombe, c’est bon pour Claire mais pas pour Quentin, comme il le craignait. Et je renouvelle ma proposition qui est acceptée.
J’attends quelques semaines qu’elle me confirme qu’elle part bien et qu’elle ne renonce pas pour cause de blessure récalcitrante au tendon mais il semble qu’un nouveau changement de règle ne permet plus le report pour cause de blessure. Ne pas honorer sa « convocation » c’est prendre le risque de ne plus pouvoir revenir. Advienne que pourra pour elle comme pour moi, je débarque à Knoxville quelques jours après elle pour rejoindre enfin ce fameux camp de base. Première surprise, et celle-là est plutôt bonne : après une nuit bloquée pour cause de tornades et d’orages dantesques au-dessus d’Atlanta, il fait beau, presque trop, puisque très vite, ayant zappé d’embarquer l’écran total dans ma valise, je prends des coups de soleil ! Autre surprise, là aussi plutôt sympathique, le confort du dit camp de base où comble de joie, il y a des douches chaudes… Que demandez de plus ? Même dormir à l’avant de la voiture de location et manger du poulet trop grillé ne me dérange pas tant que je peux me laver tous les jours ailleurs que dans une rivière gelée. Ce genre d’amusement je le laisse bien volontiers à Seb Raichon, grand adepte des bains glacés !

Le retrait des dossards contre la fameuse plaque d’immatriculation pour les « virgins » comme on les appelle, se passe bien. Tout le monde semble être heureux d’être là, de se retrouver pour certains presque tous les ans maintenant ou de se rencontrer après des échanges sur le groupe privé Facebook réservé aux sélectionnés. Mais très vite, je sens une tension palpable du côté du groupe France : la fameuse carte avec le nouveau parcours a jeté un froid. Je pensais, pas assez renseignée que le parcours changeait tous les ans, alors qu’en réalité, il reste le même plusieurs années de suite, avec de toutes petites modifications évidemment mais pas forcément significatives. Laz et Carl, son successeur désigné auraient décidé de frapper fort pour donner suite à une année beaucoup trop riche en finishers (ils étaient 5 en 2024 dont une femme qui plus est). A savoir si vous ne suivez pas la course tous les ans, le parcours a déjà évolué à plusieurs reprises, et d’ailleurs les premières éditions ne comptaient que 3 boucles. Ce serait donc un peu trop « simpliste » de résumer ce nouveau parcours à une « revanche » des organisateurs sur les coureurs. Mais en attendant, les connaisseurs sont unanimes pour dire qu’il y a plus de km et plus de dénivelé, entre 10% pour les plus optimistes et 15 pour les pessimistes mais on ne va pas chipoter. Même si le soleil brille de tout son astre dans le ciel bleu de la forêt de Frozen Head, elle n’a jamais aussi bien porté son nom… Un froid glacial règne sur les tables de camping où tout le monde jongle avec les azimuts, on le sent, on le pressent, il n’y aura pas de finishers cette année, pire, certains évoquent une Fun Run quasi impossible à boucler. J’avoue que je refuse à ce moment là à envisager une telle fin, je crois toujours à fond dans les chance de nos français, Aurélien Sanchez, déjà finisher, Max (Maxime Gauduin pour les non initiés) et Seb sont ultra préparés, forcément ils vont y arriver.
Ce n’est pas parce que je n’ai jamais envisagé de faire cette course que je ne suis pas sensible à l’ambiance qui règne dans les rangs. J’imagine très bien ce que ressentent ces hommes et ces femmes (elles sont 6) qui ont parfois, pour certains, consacrer des mois et des mois de préparation, sans parler du budget voyage parce que même si la plupart viennent des USA, il y a aussi des coureurs qui viennent de loin. Histoire de rajouter du stress au stress, Carl va attendre la quasi fin des 12h traditionnelles pour souffler enfin dans la fameuse conque. Il reste une heure pour se préparer, mettre la fameuse montre au poignet qui se contentera de donner l’heure, remplir ses flasques, lacer ses chaussures et protéger ses mollets. Laz allume sa clope, les fauves sont lâchés, le camp peut se mettre en mode « attente » sans avoir aucune information concrète à se mettre sous la dent, juste des estimations au doigt levé. Je pensais ne jamais dire ça un jour… Mais dieu que Live Trail m’a manqué !
Cet horaire tardif de départ aura aussi une conséquence directe également pour les crews et autres médias présents : la fameuse tour, où les coureurs trouveront quelques bidons d’eau pour faire le plein est accessible jusqu’à 17h45. Au-delà, il faut quitter le lieu qui est interdit de nuit, le garde forestier local veillant au grain. Nous tentons quand même notre chance mais comme prévu, nous raterons les premiers coureurs de quelques minutes seulement. Retour au camp où commence une attente qui durera, durera… les premiers coureurs rentrent pour repartir le plus vite possible. Aurélien ne repartira pas, d’autres, si peu tenteront leur chance dans une deuxième boucle qui sera impitoyable pour les plus courageux d’entre – eux. Au lever du soleil, Claire fait officiellement partie des 6 coureurs dont on a tout bonnement perdu la trace. Seules quelques infos données par des coureurs qui l’ont croisée permettent de savoir qu’elle n’est pas blessée. On retrouvera l’un des coureurs sur le bord de la nationale, qui est démesure américaine oblige, plus proche d’une autoroute que d’une petite route de campagne. La matinée s’écoule et petit à petit nos disparus refont enfin surface. Claire arrive, le clairon raisonne. Mon job d’assistante est terminé avant même d’avoir commencé…
La deuxième boucle se termine pour Max et Sébastien qui hésitent même à repartir. Il faut toute la force de persuasion de leur staff pour qu’ils aillent chercher leur nouveau dossard, leur sésame pour retourner à la chasse aux livres cachés. A chaque boucle un nouveau numéro pour une nouvelle page à déchirer dans les livres, c’est logique, il suffisait d’y penser. Ils repartent dans l’autre sens histoire de compliquer la donne évidemment, il ne faudrait pas qu’ils s’installent dans le confort d’un parcours qu’ils commenceraient à reconnaître. Je décide de mon côté de retourner au Visitor Center qui ne fait pas que vendre des cartes et des stickers souvenir mais qui offre aussi un wifi des plus efficaces. N’ayant pas le droit de communiquer en direct, je n’ai tout simplement pas pris d’abonnement américain. Je voulais juste rassurer mon mari que j’avais un peu affolé au petit matin en mode « chéri je crois que j’ai perdu ma coureuse », ce qui nous changeait du « chéri, je crois que j’ai embourbé la golf » ! Sur la route, alors que j’arrive sur un petit pont juste avant le bâtiment, je vois un coureur qui vient vers moi en titubant au milieu de la route. Je reconnais Max, et bien entendu je lui demande immédiatement comment il va, tout en le ramenant doucement vers le bas-côté. Même si les voitures roulent au pas dans cette partie du parc, on va éviter qu’il se fasse renverser.
Mon cœur s’accélère quand je constate affolée qu’il est incapable d’articuler pour me répondre. J’ai en face de moi un homme avec un visage paralysé qui semble faire un AVC… Je comprends difficilement qu’il a fait un malaise, sûrement perdu connaissance et qu’il veut rentrer au camp. Là j’ai deux options : soit je le laisse seul et je file chercher son épouse qui fait son assistance avec le risque qu’il se mette réellement en danger, pire qu’il perde de nouveau connaissance, convulse ou je ne sais quoi, soit je reste avec lui et je le ramène en priant que tout se passe le mieux possible pour lui et que son état ne se dégrade pas. Officiellement si j’arrête une voiture et que je le fais monter dedans, il sera interdit de Barkley à vie. Je ne sais pas si ce règlement cruel a réellement été appliqué un jour pour un coureur dont la vie était en danger mais dans le doute… Et puis Max marche, très lentement, pas toujours droit mais il marche. Tout doucement, en s’arrêtant dès que l’on croise un banc, nous rentrons à bon port. Je lui parle doucement, je le guide quand ses pas sont hésitants, je le surveille du coin de l’œil comme le lait sur le feu. Enfin le camp est là, enfin cette foutue barrière jaune marque la fin de son calvaire. Son épouse prend le relai et ses bons soins lui permettront quelques heures après de m’avouer qu’en réalité, il était tellement perclus de crampes que même sa mâchoire était bloquée, d’où son articulé si particulier qui m’a tant effrayée.
Voilà, mon rôle d’assistante se résume donc sur cette course à quelques minutes auprès d’un coureur pour juste le sécuriser et le ramener auprès de sa super assistante. Je vais passer le reste de la journée et de la nuit à attendre les derniers : Seb qui reviendra sans avoir bouclé le 3ème tour, John le légendaire, l’unique finisher de la Fun Run et Tomo, le coureur japonais, hors délai lui aussi, qui par ses mots d’une incroyable douceur marquera la fin de cette 39eme Barkley. Il pleut, un froid glacial est tombé sur le camp… Comme si le ciel s’alignait sur l’ambiance qui règne à Frozen Head, qui n’a jamais si bien porté son nom.
La Barkley 2025 se termine et tel une chienne de prairie devant sa portée trop nombreuse, elle a dévoré ses petits pour rétablir l’équilibre…
PS : ma storie à la une pour celles et ceux qui sont sur insta est là. Et j’ai écrit un petit article purement tourisme sur Knoxville, la ville où l’on atterit lorsque l’on vient à la Barkley.
PSS : mon collègue Rémy Jégard grand connaisseur de la course prépare un livre qui est en pré-commande ici – Bien entendu puisqu’il n’est pas encore publié je ne l’ai pas lu mais connaissant la plume de Rémy, vous pouvez y aller, vous ne devriez pas être déçu !

