Fun : Théo, mon héros !

Parce que je viens d’apprendre qu’il sera à Rio pour tenter la médaille qui le fait rêver, je vous ressors ce petit texte que j’avais écrit lors de ma rencontre avec Théo, le bien nommé. 

 

Je me dis souvent que le monde est comme chez Mickey, un monde plus petit qu’on ne veut bien le croire. Et régulièrement les événements de ma vie confirment mon sentiment. Là, quand même, le destin a fait très fort. Comme très, trop souvent dans ma vie, je suis samedi à la gare de Moulins pour prendre le train. Je dois me rendre sur Paris pour courir et couvrir le 10 km des filles de Nike, « We own the night » mais le jour… Parce que Paris n’est plus la ville lumière que voulez-vous. Alors que toutes les capitales ont leur course nocturne, chez nous c’est le dimanche matin que l’on court, les autorités étant frileuses apparemment. Enfin bref revenons à nos moutons, mon train ! Je m’installe toujours dans la même voiture, la 3. Rien à voir avec mon chiffre fétiche pour une fois (je ne suis pas superstitieuse à ce point quand même), c’est uniquement pour mon petit confort. C’est en effet la voiture range vélo et familiale, avec de la place pour les jambes, une prise pour mon téléphone, mes copains les contrôleurs et j’en passe, bref mon petit chez moi de runneuse nomade. C’est aussi le wagon où peuvent s’installer les fauteuils roulants qui soyons honnête ne sont pas légions, la faute à la France qui fait tout pour que les handicapés ne trouvent pas leur place dans notre société. J’ai deux habitués de Nevers qui font régulièrement le voyage et que je connais bien. Mais là, pour une fois c’est un jeune garçon installé à côté de son fauteuil qui est là. J’hésite un instant et je finis par m’asseoir en face de lui, il y a de la place pour nous deux de toute façon.

 

 

Tout de suite, deux choses me sautent aux yeux : ses deux bras amputés en dessous des coudes et sa beauté. Il a la beauté d’un ange… Nous discutons un peu de banalités de voyageurs en goguette et je finis par lui poser la question qu’il a du entendre des millions de fois : « tu n’es pas obligé de me répondre, je comprendrais que tu ne veuilles pas en parler mais c’est arrivé comment ? ». Les cicatrices qu’il porte sur les bras, la forme « bizarre » des moignons me font penser que cela ne peut pas être de naissance. J’imagine un accident mais il me répond : « méningite et purpura à 6 ans. Enfin pour les bras c’est surtout le purpura le responsable ». Un ange passe… Mon ange parfait a donc eu pendant 6 ans des bras et des mains qu’il a perdu pour rester en vie. Mais aucun doute, il se débrouille. Il faut le voir se servir de son portable avec ses bras, moi qui ai du mal avec mes doigts… Je lui demande où il va et il me raconte sa vie, enfin il me donne une leçon de vie que je ne suis pas prête d’oublier. Il est en pension à Vichy, dans l’un des très rares sport études de France ouvert aux handicapés. Il est en section natation, chaque matin il se lève à 5h pour le petit déjeuner, entrainement à 7h pour 5km d’échauffement. Ensuite collège (il est en 5ème) avec tous les autres enfants pour rejoindre à 15h le bassin de 50m extérieur (chauffé !) de Bellerive pour 2 heures d’entrainement supplémentaire avec travail plus spécifique et renforcement musculaire. Il enquille 10km tous les jours pour un rêve : être médaillé d’or de préférence un jour aux Jeux Paralympiques. Il m’avoue qu’il a eu mauvaise parce qu’il a raté les Europes d’une seconde…

 

 

Alors forcément histoire de donner un caractère normal à une conversation qui ne l’est pas, je lui raconte que je cours, que je fais de l’ultra. Ne sachant pas s’il connait, je lui parle du marathon des Sables et il me dit qu’il connait bien cette course parce qu’en fait il vient de Lorraine, et qu’il y a quelques années (2012) une équipe de chez lui avait couru pour l’association que ces parents ont créé et qu’ils ont collecté de quoi l’aider à s’équiper avec du matériel qu’il faut renouveler régulièrement parce qu’il grandit. Et croyez-le ou pas mais ces coureurs en question je les connais pour avoir fini une étape avec deux d’entre eux, qui m’avaient dit alors que je leur demandais si ce n’était pas trop dur : « tu sais on a récolté des fonds pour un gamin qui a une telle force, une telle volonté pour surmonter tout ce que la vie lui a fait enduré, qu’il est hors de question qu’on se plaigne… Alors on avance et on ferme notre gueule ». Je ne savais de qui ils parlaient, maintenant je sais.
Nous continuons à deviser sur mes courses, je lui dis que pour des personnes handicapées ce n’est pas simple, qu’un jeune homme a tenté de courir avec des spatules mais que ça ne passait pas. Et là, le plus naturellement du monde il me dit : « bah c’est le problème avec ces équipements, pour le moment je ne peux vraiment m’en servir que sur piste ». Comment ça « tu » ne peux t’en servir que sur piste ? Spontanément je regarde ses pieds chaussés de Nike, je remonte et je comprends « j’ai des prothèses, j’ai aussi été amputé en dessous des genoux »… Mais bien sûr…

 

 

Dans ma tête la mère que je suis tente, parce qu’on ne peut que tenter dans ces moment-là, d’imaginer ce qu’ont vécu aussi les parents, convoqués un jour dans le bureau d’un chirurgien, qui a dû leur annoncer que la seule façon de sauver la vie de leur fils de 6 ans était d’envisager de l’amputer des bras et des jambes… Comment peut-on prendre cette décision ? J’ai les larmes qui montent aux yeux tellement l’émotion est forte pour moi mais il n’est pas question que je pleure devant cet enfant qui chaque jour nage 10 km pour atteindre son rêve olympique. Je me ressaisis et je fais ce que je sais faire de mieux, je raconte des histoires, mes jeux Olympiques à Londres, pour ou contre les jeux à Rio… Je me dis que finalement, je voulais retourner à Tokyo pour aller me balader plus que je ne l’avais fait la dernière fois pour le marathon et que 2020 ça va venir vite, que je sens que je vais me débrouiller pour y être et le voir gagner. Que je vais commencer à économiser sérieusement pour que mes enfants soient du voyage, pour qu’ils soient là eux-aussi à mes côtés pour le voir gagner. J’ai très envie d’être là-bas pour entendre retentir la marseillaise et voir le drapeau français se hisser au-dessus du podium où Théo sera forcément, parce qu’il ne peut en être autrement.
Notre train est arrivé à Paris, je ne l’ai pas aidé à monter dans son fauteuil, comme je ne l’ai pas aidé à aller rejoindre la passerelle, c’est un grand garçon qui n’a pas besoin de mon aide pour faire tout ça. Il m’a avoué qu’il n’avait pas envie de prothèse aux bras, qu’il avait appris à se débrouiller et qu’il était plus autonome comme ça qu’avec des trucs lourds, pas conçus pour un physique d’enfant. Il est parti rejoindre ses parents, je suis partie rejoindre ma vie mais je sais que rien n’arrive pas hasard. Mon ange Théo n’est pas descendu dans le wagon 3 par hasard… Quand on y pense, il porte un prénom destiné, « don de Dieu », il ne pouvait pas mieux le porter. Et c’est dans l’Allier, département qui a vu naître le poète Théodore de Banville qu’il est en train de réaliser son destin. Je vous le dis, il n’y a pas de hasard !

Une petit vidéo pour faire connaissance avec lui