Récit : New York 2015, after the first… the last !

C’est vraiment étrange d’écrire ça mais pourtant c’est vrai, ce marathon sera le dernier de ce qui fut quand même une partie de ma vie incroyable. J’ai couru 40 marathons dans ma vie (dont certains avec le dossard de copines, donc pas vraiment officiellement, c’est mal, il ne faut pas le faire !), sur les 7 continents, je crois que je peux refermer cette page satisfaite et heureuse.

Pour ceux qui me suivent, ils se souviennent que Paris fut très clairement le début de la fin pour moi question course sur route. Mon dos me lâche beaucoup plus vite sur bitume que sur chemin alors si je dois sacrifier quelque chose, autant que ce soit ça pour que je puisse encore profiter quelques années des chemins et des dunes du monde entier, mon terrain de jeu préféré. Mais bon quitte à refermer une porte autant le faire en beauté ! J’ai commencé tout ça pour courir un jour New York, je voulais finir par celui-là et aucun autre. En plus ma fille passe l’année scolaire là-bas et comble de joie, mon père m’annonce qu’il a prévu de séjourner pour la première fois exactement aux mêmes dates que les miennes. Pour faire court, ce marathon sera avant tout un séjour familial avec au milieu une sortie longue !

Tout se goupille plutôt bien d’ailleurs : dossard ok, avion ok (merci d’ailleurs à Thomas Cook d’avoir permis cet arrangement, ma fille n’étant pas emballée à l’idée de passer quelques jours cernée par des marathoniens !), location d’appartement à Tribeca, mon quartier préféré ok (ma fille voulait se sentir vraiment new yorkaise !), programme sorties organisées par mon père ok. Il est absolument hors de question que je la joue repos les jours qui précèdent, ça n’est pas mon genre. Comme toujours, on marche des km avec ma fille, je profite de l’occasion pour voir des amis new-yorkais, bref le marathon est loin, très loin de mon esprit. A la base je devais faire la course du samedi matin, mais honte à moi, sortie la veille à l’Opéra (ma passion et le premier pour ma fille) avec un retour très tardif, j’ai regardé ma montre en ouvrant les yeux pour dire « oups, ça ne va pas le faire cette histoire »… D’un autre côté ça m’a permis de rester dans le flou avant le jour J et ce n’est pas plus mal !

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C’est free gluten… enfin je crois !

Je m’offre un vrai brunch samedi midi avec œufs Bénédicte, mon truc trop préféré parce que je sais qu’il y a assez peu de chance que je sois douchée et au restaurant dimanche midi à 13h pour le traditionnel brunch dominical, on n’est jamais trop prudente. Et puis c’est surtout l’occasion de revoir des amis rencontrés en Antarctique… J’adore écrire un truc pareil ! Jamais ado je me serai vu écrire une phrase pareille, c’est trop génial, je me suis fait des amis en Antarctique ! Pour le diner, je vous passe le diner, de toute façon il y a des témoins qui me dénonceront peut-être ! C’est un peu le stress à l’appart parce que qu’on se demande avec ma colloc Nadia comment gérer le changement d’heure. D’habitude je suis à l’hôtel et le tour operator s’est occupé avec la réception de nous réveiller en temps et en heure. Du coup c’est un peu la panique. Inutile de préciser qu’évidemment, je serai tel un hibou dans mon lit 15 minutes avant la sonnerie. Petit déjeuner, rapido, je saute dans mes baskets et fonce prendre le métro rejoindre mon bus, alors que Nadia partira exactement dans le sens inverse pour aller prendre le ferry.

Je stresse à mort à l’idée de ne pas pouvoir avoir de métro pour me rendre à Times Square. J’ai oublié de vous préciser un petit détail qui a son importance. Grâce à mon ami Anthony, rencontré sur le marathon des Sables, j’ai la chance de pouvoir me rentre sur place avec un bus privé et surtout de pouvoir profiter d’une tente chauffée pour attendre ma vague. Alors je suis hyper motivée pour trouver ce foutu bus mais le métro new yorkais et moi ça fait deux… Heureusement la solidarité entre runners joue à plein régime sur les quais et mes futurs collègues de marathon me remettent dans le droit chemin, enfin sur le bon quai quoi ! L’ambiance est totalement surréaliste entre sortie de soirée déguisée (on fêtait Halloween la veille) et les sportifs prêts à en découdre avec la ville qui ne dort jamais. Moi je me suis déguisée en coureuse… Et je crois que je me fais peur toute seule comme une grande !
Finalement je suis un peu en avance et je peux profiter du temps imparti pour faire connaissance avec un Forrest Gump plus vrai que nature qui vient de traverser les USA pieds nus et qui pour fêter ça a décidé de courir le marathon à mon avis sans passer par la case rinçage des pieds si j’en crois ce que j’ai vu ! Il doit être minimaliste du côté savon et shampoing le garçon ! Bon en vrai, je suis quand même ultra jalouse parce qu’on dira ce qu’on voudra, la Transamérica ça reste le mythe absolu.

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Je vous épargne la photo de ses pieds !

Je vous épargne la photo de ses pieds !Enfin le bus et là ça ne rigole pas. Notre bus fait partie de ce qu’il faut bien appeler un convoi avec tous ceux qui emmènent les coureurs de la plus importante Charities du marathon . Motards pour ouvrir la route, bloquer les carrefours, j’ai l’impression d’être Barak Obama ! J’en profite pour finir de me préparer, gels gu dans ma flipbelt (pas le choix, il n’y a pas vraiment à manger sur le marathon en dehors de bananes et j’y suis allergique), dossard accroché sur ma ceinture porte dossard, tout s’organise tranquillement mais surement. Nous arrivons carrément directement sur le pont que je vais reprendre dans l’autre sens dans peu de temps. La police est en plein briefing, toutes les motos sont bien alignées en rang, c’est juste impressionnant. Et pour le côté rassurant, je reçois un texto de Nadia, c’est bon elle est sur zone, tout est ok pour elle.

Direction la tente chauffée synonyme de bonheur absolu. J’ai tenté une entrée façon crabe dans la tente VIP mais sans succès. Je ne comprends pas… Moi je voulais claquer la bise à Spike Lee et Alicia Keys ! Bon, ce n’est pas bien grave dans la mienne, il fait chaud et il y a des bagels super bons. Ce n’est pas raisonnable mais là j’ai trop faim et puis surtout je sais que ce n’est pas l’estomac ma plus grande faiblesse, de ce côté-là tout va très bien merci ! Je papote, je bois un thé et c’est déjà l’heure d’y aller. Nous partons avec Anthony, nous sommes de la « même couleur » mais pas de la même lettre de corral. On se souhaite bonne chance et c’est parti, je suis seule et je ne sais pas encore que pour la première fois depuis très longtemps, je vais être totalement seule sur une course qui va durer longtemps… trop longtemps… vraiment trop longtemps !

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On s’adapte pour attendre le froid !

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Message personnel : quand on veut mettre des toilettes dans les sas de départ, on peut le faire !

Je pourrais vous parler de l’ambiance de folie qui règne sur le parcours, l’enthousiasme délirant des new-yorkais, leurs encouragements et j’en passe. Ça vous le savez déjà puisque c’est ce qui en a fait sa légende. Le parcours, je crois pouvoir dire que je le connais, pas par cœur mais presque et pourtant je me fais encore avoir. Il est toujours aussi peu roulant. Je me demande toujours comment j’ai pu claquer un tel chrono la première fois que je suis allée le courir. Bref, ça c’était avant ! Là maintenant c’est plutôt calme du côté du cardio, je suis tellement lente que mon cœur doit battre à 39 puls à mon avis… Si je n’accélère pas, je vais pouvoir dormir en courant ! Ok plus sérieusement, on va dire pour résumer que le premier semi se passe plutôt bien et que le deuxième vire au naufrage du Titanic. Je connais la musique vous me direz puisqu’il s’est passé la même chose à Paris en avril. C’est quand même dingue que j’ai cru un seul instant que je pouvais être plus forte que ma colonne tordue ? Genre si tu y penses très fort, oups par magie ton dos va redevenir tout droit et tout va se recaler dans l’axe.

Très vite la douleur envahit la jambe droite, je pense que je compense tant bien que mal et je sens poindre une ampoule de chez ampoule à gauche, pour les mêmes raisons, puisque pour le coup je n’en ai jamais à cet endroit. Sincèrement tout cela se serait passé à Paris, je sautais dans le métro. Mais là, comment vous dire… C’est New York quoi ! Alors même en rampant ou en marchant on avance coute que coute pour rallier cette foutu ligne et ce foutu parc. La musique n’arrive pas à me distraire alors je décide m’occuper l’esprit en aidant plus mal que moi (si ça existe !). Alors je claque des mains, je mange tous les bonbons qu’on nous propose sur le parcours. Pour la première fois de ma vie je vais même avoir le droit à une sucette distribuée par une enfant juive haredim alors qu’il était plutôt de tradition qu’ils nous ignorent lorsque nous traversons leur quartier. Je vais même discuter un peu avec un participant de la première édition qui a couru tous les marathons depuis 1970, année où Fred Lebow et quelques coureurs ont décidé de faire de Central Park leur terrain de jeu. Je cherche Michel et sa fameuse tour Eiffel du regard mais il n’est pas au rendez-vous, j’apprendrais le soir sa sortie de course par la sécurité devenue ultra titilleuse depuis Boston.

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Une légende vivante !
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La vue ! (j’ai le temps de prendre des photos…)

Les miles défilent de plus en plus lentement… Je jette mon bracelet avec mes temps de passage, j’arrête mon GPS… Je ne veux pas connaître l’étendue des dégâts, restons dans le flou ça vaudra mieux. Franchement avec mes arrêts aux nombreux ravitos pour boire, ça tient plus du cyrano cette histoire que d’un vrai marathon. De toute façon je n’ai pas le choix, je dois finir, quel que soit le temps que ça prendra. Pourtant j’ai un billet dans ma poche pour un taxi… pourtant j’ai une carte de métro pour rentrer chez moi directement… Est-ce que j’ai envisagé d’abandonner ? 20 fois au moins ! A chaque fois que je voyais une tente médicale, telle une sirène elle m’appelait : « viens me voir… viens te reposer chez moi… viens tu seras bien sur un lit pliant pour te soulager ». Je ne rêve que d’une chose dans ces moment-là, pouvoir me foutre sur le dos à plat par terre et faire la grenouille ! Bon ça doit porter un autre nom mais c’est un étirement que m’a appris mon kiné et qui est le seul à me soulager immédiatement. Le bonheur d’être un batracien, il en faut peu pour être heureux !
C’est marrant parce que je vais avoir un léger mieux à la vue de Central Park, comme si le fait de sentir l’écurie de loin certes mais de la sentir quand même me redonnait des jambes. Je vous rassure, je ne suis pas non plus tout d’un coup mise à courir à 14km/h ! Faut pas pousser Mémé non plus ! Mais savoir que la douche approche me fait le plus grand bien au moral. Je n’ose même plus imaginer ni même penser à mon chrono, je sais déjà que j’ai fait mon pire temps, enfin non, si on intègre le marathon du Mt Blanc dans la liste de mes 42 km accomplis à ce jour forcément, j’allais encore moins vite ! Je passe surtout en mode recherche active de ma fille qui en toute logique devrait être dans cette zone. Comme si je n’en avais pas déjà assez dans les pattes, je fais des zig zag pour aller d’un bord à l’autre, histoire de voir et de me faire voir. Evidemment si nous avions été un minimum organisées, je lui aurais donné rdv à un endroit précis mais l’organisation et nous sur les courses, ça fait deux. Nous nous sommes donc ratées de peu mais comme elle me l’a dit après « franchement si c’est pour te voir une fraction de seconde et sentir ton odeur de poney, merci bien ». Y a pas à dire, elle sait toujours trouver les mots ma fille !

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Après la version minimaliste, la version maximaliste… oui ce sont bien des bottes en cuir…

L’ambiance frôle le délire comme toujours et je décide d’en profiter un maximum, de jouer avec les gens, d’encourager les plus « abîmés » que moi. Je vais même m’arrêter pour immortaliser un couple de français que j’ai en vue depuis quasiment le début. La différence entre eux et moi ? Ils ont pris pleins de photos et semblaient très en forme à 1km de l’arrivée. Ils méritaient bien leur photo souvenir tous les deux avec la 5ème avenue en fond d’écran quand même. Je repars bien décidée cette fois à en finir une bonne fois pour toute. Blague à part, c’est bien gentil mon bordel mais j’ai une comédie musicale moi et j’ai les crocs. A ce rythme je ne vais même pas avoir le temps de diner avant ! Je rentre de nouveau dans le parc, ça fait plus de 3h que Christelle Daunay a fait de même (ok elle est partie plus tôt que moi aussi !)… voilà, voilà… L’ambiance est toute particulière, autour de moi, la majorité des personnes sont en souffrance et ça se voit sur le visage. Ils donnent tout pour en finir. Ce qui est aussi toujours marrant c’est que tu as l’impression que tu n’as pas grand monde autour de toi alors que lorsque tu regarderas les résultats ou pire les photos prises par l’orga, ils sont des dizaines à t’entourer que tu ignores totalement.

Alors que je file vers la ligne j’ai le regard qui se porte vers la gauche juste avant les estrades et là, surprise mon père est là avec son appareil photo pour immortaliser mon arrivée. Ben mince alors, comment a-t-il réussi à se faufiler aussi prêt ? Je suis forcément bouleversée de le voir là, je m’arrête, photo, il me dit que j’ai l’air super bien, je lui dis que j’ai le sentiment d’être en salle de travail pour mettre au monde mon fils ainé, il me dit que ça ne se voit pas, je l’embrasse et je file chercher cette foutue médaille ! Assez étonnamment je ne ressens pas plus d’émotion que cela. Je voudrais bien vous dire que j’ai pleuré, que je me suis mouchée dans ma couverture de survie mais je mentirais. J’ai juste fini mon dernier marathon avec le sentiment que j’ai fait ce que j’ai pu avec les moyens du bord, qu’une page se tourne pour le moment et qu’il n’y a aucun regret. Oui bien sûr j’aurai aimé courir Chicago, Londres, Big Sur qui manquent à mon « palmarès » mais vraiment endurer un truc pareil pour dire « je l’ai fait », je n’ai plus envie. On verra dans quelques années, si un de mes enfants veut y aller, alors là bien entendu j’envisagerais peut être de revoir ma position et encore… Si c’est pour imposer une retraite de Russie à l’un d’entre eux pour son premier, c’est totalement débile et égoïste.

Je suis là dans Central Park, vêtue de ma cape bleue en doudoune trop chaude, je grignote des bretzels et je suis juste bien, même si la douleur est encore là. Je n’arrive pas à savoir si c’est parce que je sais que je serai dans 10 minutes à peine sous la douche (encore merci Papa d’avoir eu la bonne idée de prendre un hôtel aussi proche de la ligne d’arrivée !). Je sais que j’ai fait ce qu’on appelle communément dans notre jargon un temps « de merde », mais vous savez quoi ? Ben, j’en ai rien à foutre ! Franchement si on devait se prendre la tête avec ce qu’en pensent les gens. Evidemment mettre une heure de moins ça aurait été une bonne idée en soi mais que voulez-vous que je vous dise… Mon corps ne peut plus capable d’encaisser une prépa digne de ce nom et il est hors de question que je plonge dans une escalade à la surmédicalisation pour un problème qui n’en est pas encore vraiment un dans ma vraie vie. Mais bordel j’ai quand même réaliser mon rêve et tellement plus encore que franchement je ne regrette pas un seul km parcouru ce jour-là. C’est juste tellement dingue pour une fille comme moi… Et pour le moment le trail se passe plutôt correctement tant que je ne mange pas de soupe ! Alors moi, tant que je peux aller dans ma dune randonner tranquille, ça me va !

La vidéo de l’organisation, forcément de meilleure qualité que la mienne est là ! (bon ok j’avoue j’ai pleuré en la regardant…)

ps : ma fille est traumatisée à vie par la vue des t-shirts de coureurs avec les traînées de sang laissées par les mamelons déchirés… « punaise mais vous servez à quoi les journalistes sportifs si de toute façon les mecs ils ne sont même pas capables de se protéger les mamelons » !