Run : Au Burkina, une claque tu te prendras…

Décider d’aller courir l’Ultra Africa Race organisée par Canal Aventure au Burkina Faso n’est pas un choix innocent. Comment courir dans un pays pauvre ? Comment aller au contact de la population d’un état où le seul prix de mes baskets pourrait nourrir un village pendant un mois, voire deux ? Forcément, ce choix pose question.

Petit cours d’histoire-géo : le Burkina Faso a connu son indépendance dans les années 60 comme bon nombre de pays de la région. En cette période quelque peu agitée pour ce continent (doux euphémisme), ce pays reste à part et semble protégé des agressions du monde africain en proie à de grands remous (hélas ce texte fut écrit il y a un an… les événements ont prouvé le contraire). Son nom signifie « pays des hommes intègres »… tout un symbole ! Plus d’une vingtaine de tribus le composent et plus de 60 langues y sont parlées. On retrouve les trois religions classiques : musulmane, catholique et animiste. Mais dès qu’on discute avec des « locaux », on comprend mieux la paix qui règne là-bas : les mariages entre tribus ne posent aucun problème, même entre religions différentes. Et il n’est pas rare que catholiques et animistes se joignent aux musulmans pour aider à l’entretien de la mosquée du village. Une telle tolérance, ça aide ! Toutefois, l’excision, même si elle commence à reculer, reste une douloureuse réalité… Allez, fin du cours et début de notre aventure.

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Le monde est (ultra)petit

A l’arrivée, un choc… thermique ! Lorsque vous avez embarqué avec une doudoune et qu’il fait 35°C sur le tarmac à 18h, vous comprenez que la gestion de l’eau ne va pas être une mince affaire. Ouagadougou, je n’en ai pas fait le tour mais comme beaucoup de villes d’Afrique, elle ne donne pas envie de s’attarder. Bruyante, sale, on y retrouve les dérives propres à tant d’endroits de ce superbe continent : la pollution est ici un fléau. Le décalage entre campagne (sans sac plastique à l’horizon) et ville est d’autant plus flagrant. L’aventure continue avec une plongée dans un univers dépaysant : les transports en commun ! Prendre un bus pour rallier Banfora, notre point de départ, tient de l’épopée. Mais soyons objectif, c’est très organisé malgré une impression de gentil bazar et surtout, on découvre un truc de dingue pour nous Occidentaux : les enfants sont sages ! Les colères, les caprices, les « je me roule par terre parce que je veux mon iPod tout de suite maintenant », ça n’existe pas. De toute façon, les cris seraient couverts par le programme musical local légèrement répétitif… Mais comme je le disais à ceux qui se plaignaient : « Imagine un peu huit heures de bourrée auvergnate » ! Autre découverte majeure : leurs petits gâteaux au sésame ! Ce périple est aussi l’occasion de découvrir mes compagnons de route et je suis ravie de retrouver des visages connus. C’est la particularité de cette discipline, le terme « it’s a small word » prend ici tout son sens. Mais bon, il faut vite revenir à la réalité : contrôle du matériel et de l’état de santé du coureur… Pour le matériel, j’assure à peu près mais côté santé c’est une autre paire de manches. J’arrive fatiguée avec une année agitée sur le plan médical. Il va falloir se préserver pour éviter de terminer dans la voiture-balai à débaliser le parcours… Premier grand moment lorsque débarque Christian, Camerounais vivant au Burkina, qui participe à sa première course en étapes et qui débarque avec un sac de plus de 11 kg ! O.K., il faut passer en mode offensif et régler ça parce que le pauvre garçon ne part pas à armes égales. En 45 minutes, je mets tous les coureurs sur le pont et il se retrouve comme par miracle avec un sac de 6 kg après le passage de la tornade « Cécile ». Résultat : premier au classement général ! Oui je sais que ça n’a rien à voir avec moi mais il a découvert la mousse au chocolat lyophilisée et il a adoré. Je devrais me reconvertir en coach « prépa de sac » plutôt que de m’acharner à vouloir courir…

 

ô temps, suspends ton vol

Dernier moment de repos dans un vrai lit, une vraie douche et il faut se lancer à la découverte de ce pays dont j’ignore tout et surtout de ce peuple que je vais adorer rencontrer au gré du parcours. Mais je vais aussi découvrir la chaleur… écrasante chaleur qui te cloue au sol et qui va me demander un peu d’adaptation. En théorie, je voudrais courir tout le temps, surtout que le terrain ne présente aucune difficulté : dénivelé quasi absent, pistes ou chemins suffisamment « carrossables » pour qu’un vélo puisse passer, tout est réuni pour avancer à un bon rythme mais quand ton palpitant s’emballe, que tu as l’impression de courir dans un sauna avec supplément hammam, forcément ça « refroidit » ! Histoire de rajouter au dépaysement dès le premier jour, l’organisation nous a fait la surprise d’une traversée de lac en pirogue. O.K. les hippopotames se sont planqués, paniqués, mais ce pur moment de poésie au milieu des nénuphars où le temps est suspendu reste un grand souvenir. Le camp est là au pied du très impressionnant baobab sacré et ô miracle, il y a une pompe à eau synonyme de douche et de lessive improvisées. Les enfants pompent pour nous, les femmes nous prêtent leur bassine. Nous sommes la curiosité – positive – du moment. Honnêtement, j’avais la trouille de venir courir dans un pays « pauvre ». Lorsque vous avez sur le dos un sac dont le coût pourrait nourrir un village pendant un mois, ça met mal à l’aise. Mais là aucune gêne, on sent même de l’admiration dans le regard des enfants et de leurs mères. Le vieux du village s’improvise guide et m’explique les vertus médicinales du fruit du baobab. Je suis bien et quitter ce village va être difficile.

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« Bonjour, ça va ? » « ça va… » Combien de fois ai-je prononcé cette phrase (avec l’accent !) ? Je ne sais plus. Pas une personne croisée qui ne vous salue, vous encourage. Forcément ça remonte le moral. En revanche pour se rappeler les noms des villages traversés ça va être plus compliqué… Gouindougouni est juste avant Soubagagmindougou… Heureusement nous finissons la deuxième étape à Douna ! Juste avant l’arrivée, je passe dans un village où les hommes se reposent à l’ombre d’un arbre et nous encouragent tout en nous trouvant un peu cinglés de s’imposer tout ça. L’un me demande d’où nous venons. Lorsque je lui réponds, il me dira en rigolant : « Appelle-moi quand tu seras arrivée en France ! »

 

Les Bisounours, tu oublies

Mais revenons aux considérations plus matérialistes qui occupent les coureurs le soir au camp : rinçage des vêtements et du corps fatigué, soins des pieds abîmés, préparation du dîner… il n’y a pas la télé, alors il faut bien s’occuper ! Ce qui est étonnant c’est que très vite on réalise qu’on peut se passer de tout le confort de la vie moderne. Oui on peut se laver avec une seule bouteille d’eau. Oui un feu permet aussi de se faire à manger. On prend conscience de tout cela et pourtant de retour dans notre « vraie » vie, les mauvaises habitudes reviendront au galop. Et ce n’est pas parce que nous courons dans un paradis perdu que nous sommes au pays de Candy. Cette phrase résume assez bien la situation : « Au bout de trois jours d’efforts et de conditions de vie difficiles, la vraie nature des gens se révèle ». C’est d’autant plus vrai sur ce type de course qui dure plusieurs jours. Il y a les « paresseux » qui ne voient pas pourquoi ils feraient 10 m pour aller jeter leur emballage et je ne parle pas de ceux qui laissent leur papier hygiénique voler aux quatre vents obligeant les organisateurs à jouer les « nettoyeurs » le matin après le départ de coureurs… Il y a les caractères exacerbés : les vrais gentils mais les vrais méchants aussi. L’esprit de compétition, pourtant si dérisoire dans une course à quinze partants est une réalité et certains préfèrent regarder leur chrono plutôt que de partir à la rencontre des habitants. Je me rappellerai toujours ces coureurs traînant leur souffrance et leurs tongs d’hôtel sur les cailloux du camp au MDS pour aller voir leur nom en 450ème position et ensuite faire le classement sous leur tente… J’ai toujours préféré faire des crêpes avec mon voisin Didier personnellement ! Mais la nature humaine reste ce qu’elle est.

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Un Coca et tout va 

Ça m’amuse toujours de penser a posteriori que les plus grands moments de mes courses en étapes sont souvent liés à la nourriture et plus particulièrement à la célèbre boisson que je ne bois que dans ces moments-là. Le 3ème jour, nous le savions, allait être le plus dur, enfin avant de courir le 4ème… Alors l’idée de faire escale à la buvette de Gérard (oui il s’appelle comme ça !) et de déguster un Coca bien frais te donne des ailes. Ah non mince ça c’est une autre boisson gazeuse… Enfin bref j’arrive, je pose mes fesses sur un banc et je savoure. En guise de cacahuètes je fonds pour des petits beignets de je ne sais trop quoi offerts par une femme qui les vend sur le bord de la route. Eh oui… Ils n’ont rien ou pas grand-chose et pourtant, ils donnent. Ce geste naturel pour cette femme restera lui aussi un de mes grands moments de cette course. Une bonne claque qui te remet à ta place et te donne une leçon de vie. Ça continue d’ailleurs puisque un peu plus loin, des enfants me proposeront sur une longue piste assommante de soleil et de chaleur écrasante de l’eau pour me rafraîchir. Je le vivrais aussi le lendemain lorsque traversant un village digne d’une carte postale de perfection architecturale africaine, deux petites filles me prendront par la main pour m’emmener à la pompe du village sans dire un mot. Une plus grande est là et pompe pour me permettre de me rafraîchir. Comment voulez-vous ne pas rentrer bouleversée par ces moments, ces rencontres furtives ? Comment rentrer ensuite sans y penser jour et nuit à se demander ce que toi tu as fait pour eux ? A part leur donner un sujet de conversation… Si je ne devais retenir qu’un moment de ce périple africain ce serait ma rencontre avec une femme le dernier jour. Elle pédale doucement bébé dans le dos, couvert d’un tissu pour le protéger de la poussière de la piste. Je lui demande si le village que je vois au loin est bien celui que je dois traverser et nous entamons la conversation. Nous avons un point commun : quatre enfants toutes les deux ! Je lui demande si elle ne me prend pas pour une folle de courir comme ça et elle me répond : « Non pas du tout, c’est formidable, vous avez de la chance ». C’est vrai j’ai de la chance et je vais tenter de m’en rappeler chaque jour.

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