Imaginez : on branche le compte Coros de Kilian Jornet à une intelligence artificielle, et on la laisse fouiller des années de données pour poser au champion les questions que personne n’ose poser. C’est exactement l’exercice auquel s’est prêté Coros, son partenaire montre, lors d’une conférence où sa philosophie d’entraînement, sa course record à l’UTMB et ses projets pour la suite sont passés au microscope. A l’occasion de la conférence de presse organisée lors de la semaine UTMB 2026, j’ai lancé l’enregistreur pour pouvoir partager tout ça avec vous.
Une très bonne et une très mauvaise année à la fois 🤕
Interrogé sur sa saison, Kilian assume un paradoxe. Sur le plan de l’entraînement pur, il estime avoir fait le maximum de ce qu’il pouvait, et il en est satisfait. Mais c’est aussi une année très frustrante : il compose depuis près de trois ans avec une blessure, qu’il doit sans cesse ménager pour rester dans son projet. Résultat, sur certaines séances, il se rapprochait des exigences de la course sans toujours pouvoir les exécuter pleinement, car c’est là que la blessure lui imposait ses limites. Bonne année dans le travail, mauvaise année dans le corps, en somme.

La base aérobie avant tout (et tant pis si c’est du ski) ⛷️
Grande idée de sa méthode : passer énormément de temps à construire sa base aérobie. En hiver, en Norvège où il vit, cela se traduit par beaucoup de ski. Et selon lui, peu importe le support : pour développer le « moteur » aérobie, les muscles et les cellules ne font pas vraiment la différence entre courir, pédaler ou skier. Ce qui compte, c’est le volume à basse intensité, qui élève progressivement son plafond physiologique. Il parle même de faire évoluer sa physiologie pour repartir chaque fois sur une base plus haute. Une fois cette fondation posée, il peut basculer sur des périodes plus spécifiques, avec davantage de course et des séances calquées sur les exigences de ses objectifs.
Et là, les données mettent des chiffres sur les mots. Sur les neuf premiers mois de 2022 (335 séances, quand même !), l’IA a additionné tout son dénivelé positif, discipline par discipline : 223 423 m en course et rando, 100 777 m en ski de rando, et 3 708 m à vélo. Autrement dit, près d’un tiers de son dénivelé annuel s’est fait skis aux pieds. Le ski n’est pas une parenthèse hivernale chez lui, c’est une brique centrale de son moteur, qui coche la case « volume » sans marteler les articulations comme le fait la course.
Fun fact pour prendre la mesure du bonhomme : mis bout à bout, ça représente près de 328 000 m de montée en neuf mois, soit environ 37 fois l’Everest depuis le niveau de la mer. Oui, 37 😅.

Ce que les données de l’UTMB ont révélé 📊
C’est là que ça devient intéressant. Et cette fois, pas d’approximation : les chiffres sortent directement de sa course record, épluchée par l’IA.
D’abord, où sont vraiment passées ces 19h50 ? En découpant l’UTMB par type de pente, une stat saute aux yeux : les montées raides (à partir de 12 % de pente) lui ont mangé 30 % de son temps total, presque 6 heures, pour seulement 19 % de la distance. À l’UTMB, grimper ne se compte pas en kilomètres, ça se compte en heures.
Ensuite, la fréquence cardiaque, et c’est franchement contre-intuitif. Ce n’est pas dans les pentes les plus raides que son cœur s’emballe le plus (140 bpm de moyenne), mais sur les montées roulantes, ces gradients modérés où l’on peut encore courir plutôt que marcher (142 bpm). Le plat suit juste derrière (137 bpm). Sur le très raide, il bascule en mode gestion : il marche, cherche l’efficacité, dose chaque appui. Et la fréquence la plus basse de toute la course, c’est en descente, entre 121 et 125 bpm.
Enfin, le plus parlant à mes yeux. Au fil de la course, sa vitesse en descente s’effrite : de 12,1 km/h sur le premier quart à 10,0 km/h sur le dernier. Jusque-là, rien d’anormal, on fatigue. Sauf que sur ces mêmes descentes, sa fréquence cardiaque baisse aussi (de 133 à 119 bpm environ). Traduction : il descend de moins en moins vite alors même que son cœur travaille de moins en moins fort. Ce ne sont donc pas les poumons qui lâchent en fin d’UTMB, ce sont les cuisses. Le facteur limitant en descente, c’est le muscle, pas le moteur. Pour qui prépare un ultra, la leçon vaut de l’or : travailler l’encaisse musculaire en descente peut rapporter gros, là où le cardio, lui, tient encore la baraque.

Cap sur la suite : la force, toute l’année 🎯
Interrogé sur ce qui l’anime pour la saison à venir, Kilian cite en premier le travail de force, mais mené de façon intentionnelle toute l’année, et plus seulement pendant la période de base. Ce n’est pas l’entraînement le plus excitant, reconnaît-il, mais c’est un passage obligé pour durer (et vu ce que ses descentes nous ont appris, on comprend mieux pourquoi).
Et un mot revient en boucle dans sa bouche : la constance. Pas quelques grosses séances spectaculaires, mais une routine solide, répétée jour après jour, année après année, avec une bonne récupération et toutes les intensités travaillées. Le secret le moins sexy et, sans doute, le plus efficace.
Le truc en + : pour le plaisir la petite vidéo de Kilian pour Coros Global