Voyage : À nos actes manqués…

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Cette année, la Vallée d’Aoste m’a offert un nouveau circuit de refuges autour du Mont Emilius. Ce devait être une simple parenthèse après ma semaine UTMB, un mélange de bonnes adresses et de grands espaces. Ce fut tout autre chose. Récit d’une randonnée qui a basculé en quelques secondes, et de ce qu’elle m’a appris sur la vie…

Je ne m’en cache pas… Ma semaine UTMB vide ma batterie sociale en quelques jours à peine… L’année dernière, j’étais tellement au bout du rouleau que j’ai éprouvé le besoin de me réfugier en montagne deux jours avant de rentrer chez moi, retrouver mon poste de travail ou plutôt mon clavier installé dans mon grenier, devenu mon bureau il y a quelques années.

Cette année, lorsque la Vallée d’Aoste m’a proposé de partir explorer un nouveau circuit lancé par les refuges autour du Mont Emilius, j’ai demandé s’il était possible d’enchaîner directement après Chamonix, pour allier travail et respiration. Projet accepté, ne restait plus qu’à repasser le tunnel du Mont-Blanc et filer découvrir Aoste, mais surtout ses montagnes environnantes.

Avant d’aller plus loin, ce texte qui, à la base, devait être un gentil mélange entre bonnes adresses, recommandations et autres conseils, ne sera finalement qu’un texte très personnel et vous allez comprendre pourquoi. Je ne me voyais pas tout mélanger. Bien entendu, il sera complété avec un débrief complet que je vais mettre en ligne prochainement. Mais revenons-en à cette balade qui a pris une tournure que jamais je n’aurais imaginée.

Le premier jour déjà, ça part un peu en vrille… J’avoue que, contrairement à l’année dernière où j’étais à l’initiative de ma balade alpine, je suis légèrement partie en confiance, et c’est un euphémisme. À quel moment tu te dis que partir en montagne seule peut s’envisager sans au préalable mettre au minimum le nez sur une carte ? Sans créer une trace GPX parce que bon, je suis randonneuse, mais je suis aussi traileuse et ce n’est pas comme si je n’étais pas équipée de ces petites merveilles électroniques que l’on porte fièrement à nos poignets, annonçant ainsi la team, que dis-je, la maison que nous avons choisi de servir. Dis-moi si tu es « Gryffondor », « Poufsouffle », « Serdaigle » ou « Serpentard » et je te dirai qui tu es !

Rien de tout ça avec moi… Je descends de la télécabine du Pila, comme une fleur, en retard sur le planning pour cause d’interview qui s’est prolongée, et je commence même par d’abord déguster un cappuccino avec vue plutôt que de me bouger le c… En allant aux toilettes, je passe devant la vitrine des sandwichs qui m’ont l’air tellement appétissants que j’en commande un et enfin, je me décide à partir. Sur les pancartes, le refuge d’Arbole est annoncé à 3h de marche, nickel, j’arriverai pour le café !

Je pars tranquillement sur les chemins et force est de constater que je vais passer mon temps à grimper. Tu voulais bouffer du dénivelé ? Eh ben, tu es servie, ma chérie ! J’avance tranquillement mais sûrement et au bout de 2h30, j’aperçois le refuge. Je décide de pique-niquer sur un rocher, ne trouvant pas très fair-play d’arriver avec son manger. Allez savoir pourquoi, je cherche encore à comprendre, dans mon esprit, je dors ici… Sur le parcours officiel, c’est bien là que s’arrête la première étape, mais dans mon emballement estival, j’avais sous-entendu qu’un enchaînement des étapes 1 et 2 était tout à fait envisageable.

Lorsque je demande à prendre mon lit au dortoir, évidemment ils n’ont pas mon nom… Et là de ressortir le mail reçu par l’agence qui s’était occupée de tout et de réaliser que ce n’est pas à Arbole que je dors, mais à Grauson où m’attend, qui plus est, une boîte en bois face à la montagne que je refuse de rater. Renseignement pris auprès de la responsable, plutôt consternée, il faut bien le dire, de mon amateurisme flagrant question préparation, il me faut 5h de marche pour rejoindre mon chez moi pour la nuit. Ok… Il est 14h, cela me fait donc arriver à 19h. J’envoie rapidement un message au refuge pour les prévenir que je suis bien en route et surtout qu’ils me gardent un bol de soupe !

Le parcours sera épique… Je passe sur le fait que je me suis retrouvée face à un pierrier peu coopératif qui m’a laissé des traces toujours visibles au moment où j’écris ces mots. M’apprendra à avoir sorti la jupette aussi… Est-ce que je suis tombée ? Oui… Est-ce que je me suis fait mal ? Oui… Mais rien de grave heureusement et j’arrive à 18h15 au refuge, me laissant le temps d’une bonne douche chaude avant le dîner ! Je découvre ma fameuse petite boîte en bois totalement improbable posée au bout du jardin, face à la montagne, et c’est face à ce spectacle grandiose que je m’endors en lisant quelques pages d’un roman que j’ai glissé dans mon sac à dos. Les stories Instagram attendront le retour dans la vallée.

Le matin, après un petit briefing de l’adorable maîtresse des lieux, je file retrouver mes chemins. Ah, j’ai oublié de vous dire un truc… J’ai toujours sur moi des écouteurs et je profite souvent de mes balades pour rattraper mon retard de podcasts historiques qui font ma joie et mon bonheur. Je comptais finir la série sur le général Leclerc entamée lors de mon trajet pour Chamonix, mais voilà, je les ai carrément oubliés dans ma chambre en partant. Je l’ai découvert en revenant à l’hôtel, ils m’attendaient sagement à la réception, retrouvés par la dame qui a fait le ménage après mon départ. C’est donc les oreilles libres de toutes perturbations que je navigue dans cet océan de cailloux. Et nous sommes tellement peu à cette saison que je ne peux même pas compter sur les fameux papotages qui m’ont rendue célèbre.

Me voici en haut du Passage Invergneux, le point culminant de ma journée de marche. C’est toujours un moment particulier, l’arrivée en haut d’un col… On a le sentiment que jamais il n’arrivera, parfois, il nous fait des fintes, tu crois que tu as fini et paf, il découvre au dernier moment une surprise, quelques mètres à grimper pour enfin pouvoir souffler. Mais à chaque fois, alors que tu arrives à bout de souffle, ton souffle est de nouveau coupé par la beauté que tu découvres de l’autre côté.

Alors que je redescends, j’aperçois un panneau qui indique qu’il peut y avoir des vélos… J’avoue que, sur l’instant, je me demande à quel moment un VTT peut passer là, mais bon, pour moi le vélo c’est synonyme de petit panier devant, avec le Figaro, une baguette bien fraîche et des croissants pour ravitailler la maisonnée encore endormie à l’île de Ré. Alors, qui suis-je pour juger ? Croyez-le ou pas, j’avais découvert la veille que les refuges qui m’accueillaient ces 3 jours étaient dog friendly. Là encore, je me suis demandé qui pouvait bien emmener un chien dans un tel périple. Et là, quelques mètres devant moi, j’en aperçois un, justement, un beau chien de berger blanc, et je dégaine mon téléphone pour le prendre en photo dans l’idée de l’envoyer à mon fils en mode « la prochaine fois, j’emmène Pims avec moi ! ».

Ce n’est qu’en rangeant mon appareil dans sa pochette que je prends le temps d’analyser la scène que je viens d’immortaliser : deux sacs à dos sont posés sur le chemin, un VTT semble posé bizarrement, certes, à une vingtaine de mètres en contrebas, et un couple, me voyant arriver, me fait de grands signes. La femme vient vers moi et me demande si je parle anglais, mais surtout si mon portable passe. Et là, je comprends que ce que j’ai photographié sans y penser est en réalité la scène d’un drame dans lequel je vais me retrouver impliquée. L’homme remonte à ma rencontre, en quelques mots me dit qu’un homme est plus bas, qu’ils n’arrivent pas à téléphoner parce que, comme moi, le réseau ne passe pas. Il me donne le point GPS précis pour que je le transmette aux secours et je leur dis qu’étant traileuse, je vais partir en courant… Qu’ils le rassurent, je fais mon possible pour que les secours arrivent vite. Je lui demande s’il est conscient, s’il a besoin de ma trousse de secours… Dans ma tête, tout se bouscule, je me vois, qui sait, faire un garrot avec mon t-shirt, maudissant le fait de n’avoir pas pris celui que j’ai laissé à la maison dans ma trousse à pharmacie géante de toute maman de 4 enfants. Et là, il plonge ses yeux dans les miens et me dit : « Ah, mais il est mort, vous savez »…

Cette information, je ne vais pas l’intégrer, je ne suis pas prête à le faire. Je file, téléphone à la main, descendant aussi vite que je peux. Saleté de signal… Mais pourquoi je n’ai pas fait l’acquisition d’un InReach, comme je prévois de le faire depuis si longtemps ? Pourquoi je n’ai pas mon Apple Watch au poignet, qui a l’option appel des secours via satellite ? 20 minutes, je vais mettre 20 minutes pour tomber sur un berger à qui j’explique le drame qui s’est noué au-dessus de lui. Il file à sa bergerie chercher son téléphone qui capte un peu à condition de le coller en haut de sa voiture (je vous jure que c’est vrai, de toute façon ça ne peut pas s’inventer). Le haut-parleur est mis et enfin, j’entends une voix. Il explique en italien, la dame note les coordonnées et me dit de rester en ligne pour parler directement aux secours qui sont déjà en train de partir. Je redonne les coordonnées à un homme, cette fois, il me dit qu’ils sont partis, ils me remercient et raccrochent.

Voilà, je suis là, sur ce chemin, et au lieu de revenir sur mes pas, au lieu de retourner là où j’aurais dû logiquement tourner pour rejoindre mon refuge, quelque chose s’est déconnecté en moi. Comme une bête qui fuit devant l’incendie, je continue ma descente vers la vallée. L’hélicoptère arrive déjà, je vois les gilets fluo déposés, je vois bien que la façon dont ils évacuent le corps ne laisse que peu de doute sur l’issue fatale de cette chute, mais je n’arrive pas à l’accepter. J’éclate en sanglots et je descends encore et toujours. Je pleure la disparition d’un homme que je ne connais pas. Je pense à la famille qui dans quelques minutes peut-être recevra un appel qui changera leur vie à jamais. Dieu que la montagne est belle mais peut se révéler si cruelle… Des vélos qui montent vers le lac, où j’aurais dû d’ailleurs aller, m’arrêtent pour me demander si je sais ce qui se passe, et je leur demande de ne pas y aller, qu’un drame vient d’arriver.

Ce n’est que lorsque je vois un panneau m’indiquant que le village que je dois rejoindre le lendemain n’est qu’à 2h de marche que je m’arrête enfin. J’envisage très sérieusement de renoncer, de continuer ma descente et de rentrer à Aoste. L’hôtel qui m’attend le lendemain pourra peut-être décaler ma réservation d’une journée. C’est là qu’un couple de vététistes arrive et, là encore, me demande ce qui se passe. Entre deux sanglots, j’explique ce qui vient de se passer et que je suis perdue, je ne sais plus où je suis. La jeune femme me dit : « Allez, suivez-nous, on y va à ce fameux lac, on va vous accompagner un bout ». Et je les suis.

On repart en discutant, ils me remettent sur le droit chemin et, hasard ou coïncidence, je vais tomber sur un duo hollandais qui faisait le même périple que moi ce jour-là. Je leur demande si je peux rester avec eux, leur anglais n’étant pas suffisant pour une grande conversation, je sais que je vais pouvoir rester silencieuse sans les vexer. De nouveau un col à passer, de nouveau cet effort à fournir, qui te prive d’oxygène, qui fait battre ton cœur plus que de raison, et le refuge apparaît en contrebas. Ce refuge est particulier, juste à côté, il y a une petite chapelle dédiée à Marie. Tous les ans, une procession réunit les familles de la vallée qui viennent avec des objets brodés des prénoms de leurs nouveau-nés demander la protection de la dame en bleu.

Alors c’est tout naturellement que, le soir, avant d’aller me coucher, j’irai discrètement lui confier l’âme de cet homme qui s’est envolée.

Le lendemain, c’est de nouveau seule que je repars sur le même parcours que j’ai fait la veille. La même fenêtre de Champorcher, la même descente vers Lillaz, où je dois prendre un premier bus pour Cogne avant un deuxième pour Aoste. Alors que je passe entre deux voitures qui se croisent et dont les conducteurs papotent gentiment, il faut dire que ce matin-là, les chemins étaient très calmes, j’en profite pour demander combien de kilomètres il me reste. Renseignée, je repars, et quelques minutes plus tard, j’entends le minuscule camion aperçu précédemment qui s’arrête et le chauffeur de me demander si je peux grimper. Et pourquoi pas, après tout ? Je n’ai pas de dossard, il me reste 2 km et j’ai envie de profiter de ce moment de convivialité si gentiment proposé.

Forcément, nous évoquons l’accident, et j’en apprends un peu plus sur l’homme qui n’était vraiment pas un débutant, mais une figure de la région, connu de tous les passionnés de VTT. Je lui demande s’il sait où je peux prendre le bus pour Cogne et lui de me répondre : « Mais j’y vais, je vous dépose si vous voulez ». Et c’est comme ça que je me suis retrouvée devant le bus de 10h45 avec 5 minutes d’avance, alors que je visais celui de 12h45.

Pourquoi j’évoque ces chiffres si peu intéressants ? C’est qu’en conclusion de ce récit un peu particulier, j’ai pris conscience de l’importance d’avoir sur soi de quoi contacter les secours, parce que chaque minute compte parfois. Certes, ici, il était trop tard, mais si la situation avait été différente… Et si j’avais dû continuer à vivre avec, sur la conscience, le fait de n’avoir pas été assez rapide pour trouver du réseau et appeler les secours ? Pire encore, devoir vivre avec l’idée que je connais et que j’ai la possibilité technologique à portée de main et de porte monnaie pour parler de façon un peu pragmatique de pouvoir appeler les secours sans délai… Tout cela trotte dans ma tête en boucle, j’ai un sentiment de culpabilité énorme alors que je n’ai rien à me reprocher puisque tout était déjà terminé avant même que les deux premiers randonneurs se soient arrêtés.

Si j’ai voulu écrire ce texte, c’est pour vous sensibiliser au fait que s’équiper pour appeler les secours rapidement peut sauver votre vie, mais peut aussi sauver une vie.

Si la famille de Luca devait arriver un jour ici, je tenais à vous presenter mes plus sincères condoléances pour votre perte.