Run : Ben Dhiman, le traileur français made in USA

Article publié dans Esprit Trail en 2025 Pour tous ceux qui ne connaissaient pas encore bien le vainqueur de l’édition 2026 de l’UTMB

Son arrivée tout sourire après un duel au sommet avec Baptiste Chassagne sur la première édition du Grand Raid Ventoux by UTMB le 26 avril dernier sur le 100K nous a donné très envie d’en savoir un peu plus sur ce traileur devenu professionnel qui a élu domicile à Bagnères-de-Bigorre, spot d’entraînement idéal lorsque l’on a de belles ambitions.

Des grands chemins de randonnées en passant par les Pyrénées au départ de l’UTMB…

Pour certains comme Jim Walmsley, c’est l’amour pour une course qui amène un Américain à vivre en France… Pour d’autres, c’est l’amour d’une femme… Ben Dhiman est de ceux-là : « Je suis arrivée en France en 2021, enfin nous sommes arrivés en France parce que j’ai rencontré mon épouse en Inde en réalité. Nous faisions tous les deux un périple solo qui s’est fini en duo ». Ben n’est pas encore « vraiment » un traileur, c’est encore surtout un randonneur, mais de ceux qui ne font déjà pas les choses à moitié : « J’ai la vingtaine, je suis à l’université mais j’ai besoin d’autre chose, de quelque chose de plus grand, de plus fort, de plus absolu. Je pars alors sur les grands chemins de randonnée américains, un peu à la façon de Christopher McCandless dans Into The Wild qui comble de l’ironie fréquentait la même université que moi justement. Je suis un peu en révolte, vis-à-vis de ma famille, du parcours qui semble être tout tracé devant moi. Mais les points communs avec le personnage du roman s’arrêtent là je pense ». Ben aime l’effort long et la montagne. Il aime le fait d’aller d’un point À à un point B à la façon d’un Forrest Gump et assume le fait qu’il n’est pas toujours simple de revenir dans le monde réel lorsque le périple se finit.

Et très vite les résultats sont là avec entre autres un retour en fanfare sur le Grand Raid avec une 3ème place cette fois ou une victoire sur le 115 du MIUT pour ne citer que deux podiums parmi d’autres.  « Je n’ai pas de coach, je considère que je me connais suffisamment pour être capable de faire mes plans d’entraînement seul. Je choisis mes courses seul même si bien sûr j’en discuter avec Laurent Ardito, le manager de la team. Et parfois cela entraîne des situations amusantes… Après la Diagonale des Fous 2024, il me propose de venir comme spectateur sur la Saintelyon, course dont la marque est partenaire majeur. J’accepte volontiers parce que la course fait vraiment partie des incontournables du calendrier français même si ma spécialité c’est plutôt la course en montagne. Mais très vite je réalise que le côté 4×4 spectateur sur le bas-côté, ça n’est pas trop mon truc, surtout que la start-list est sympa. J’ai donc finalement demandé un dossard alors que soyons honnête, cette distance et surtout son caractère ultra roulant n’était peut-être pas l’idéal en récupération ». Et résultat des courses ? Enfin de la course… Une 2ème place à 11 min de Thomas Cardin le grand favori de la course.

Dans toute cette histoire idyllique, il reste un point noir, une course qui lui résiste, comme le village gaulois à l’envahisseur romain… L’UTMB ! Deux abandons avec à chaque fois des explications : « ma première participation, c’est le stress de vouloir trop bien faire qui m’a finalement perdu. Je venais de signer un contrat avec mon équipementier, j’avais la volonté de bien faire, de trop bien faire. Seulement voilà, je trouve le moyen de tomber malade quelques jours avant la course. On peut y voir le signe d’une fragilité conséquence classique d’un entraînement intensif, je ne sais pas… Mais le résultat est là, je dois abandonner. L’année suivante je reviens, j’ai les jambes, mais c’est mon système digestif qui me fait défaut cette fois. Je vomis plus que de raison, là encore je dois abandonner. Est-ce aussi l’expression physique de mon stress ? Peut-être, je ne sais pas, mais là encore le résultat est là, et il n’est pas toujours simple à analyser ». Mais loin de se décourager, Ben persiste et signe avec un projet clairement assumé et revendiqué, il n’est pas sur la ligne de départ en mode « esprit de Coubertin » dans l’idée de seulement participé. Non, il est là parce qu’il compte bien un jour gagner l’UTMB.

Pas de coach, pas de nutritionniste, juste lui et son esprit de compétition

Pour les problèmes digestifs, il a sa petite idée : « je pense qu’il y a une piste que beaucoup d’ultra traileurs n’ont pas forcément envisagée. En vivant en France, j’ai appris à me nourrir au quotidien de façon totalement différente. Il faut dire que comparer à l’alimentation made in US, ce n’est pas très compliqué de manger plus sainement ! Et là, le temps d’une course, on charge de façon excessive notre corps de glucides et autres gels. Je pense que notre organisme n’est plus prêt à encaisser tout ça. J’avais beaucoup moins de problèmes gastriques lorsque je mangeais un peu n’importe quoi, façon junk food américaine. Et puis surtout je pense qu’il faut que l’on soit conscience qu’un ultra traileur n’est pas un cycliste ou un triathlète. Transposer sans l’adapter les protocoles nutritionnels à la mode que l’on voit fleurir un peu partout n’est pas forcément une bonne idée. Sur ultra où par la force des choses on court forcément plus de 10h, il faut forcément rajouter un peu de solide. Sans parler du fait qu’un plan qui fonctionne très bien sur plusieurs courses peut se révéler catastrophique le jour J parce que d’autres facteurs externes viennent perturber la machine pourtant bien huilée. La gestion d’une bonne hydratation est aussi capitale pour être justement capable d’encaisser une telle dose de glucose. Bref, tout ça pour dire que l’alimentation sur ultra est vraiment un problème complexe pour lequel hélas il n’y a pas de protocole « tout fait » applicable à tous ». Là encore, Ben ne fait confiance qu’à lui-même pour élaborer son programme de nutrition, partant du principe là encore que si quelqu’un connait ses besoins, c’est bien lui et personne d’autre.

Et les FKT aux USA dans tout ça ? Parce qu’avec un parcours pareil, on est en droit de se poser la question naturellement. À une époque où de plus en plus d’ultra traileurs s’attaquent à des records sur des grands parcours de randonnée, pourquoi ne pas fusionner les deux en revenant courir sur des traces connues et déjà explorées ? « Même si cela peut sembler évident à la vue de mon CV, ça n’est pas du tout dans mes projets. Je suis vraiment devenu ultra traileur avant tout et j’ai trop d’envies à satisfaire, d’objectifs dossards pour le moment pour retourner passer plusieurs semaines sur des chemins américains. Cela demande trop de temps, trop d’investissement physique pour prendre ce risque. Et puis j’avoue, j’ai l’esprit de compétition vis-à-vis de moi-même mais aussi vis-à-vis des autres. J’adore être sur une course et me bagarrer sur les chemins avec les autres concurrents. Ce que j’ai vécu au Ventoux avec Baptiste*, c’est vraiment ce qui me fait vibrer. Cette concurrence saine, ce duel au sommet où quasiment jusqu’au bout, nous ne savions pas qui de lui ou moi allait passer le premier la ligne d’arrivée, j’ai adoré. Un FKT, tu es seul face à toi-même, face à une trace, et parfois face à un temps à battre mais cela manque sérieusement de relations humaines et ce n’est pas ce que je cherche aujourd’hui ».

L’envie d’une victoire un jour à Chamonix clairement assumée

Alors lorsqu’il découvre l’Île de Réunion où vit sa future belle famille, pas le choix, il s’inscrit à la Diagonale des Fous sans aucune expérience réelle sur ce type d’ultras techniques où le dénivelé impose le respect. « Il faut bien reconnaître que je cherchais avant tout à impressionner mon futur beau-père ! Le parcours passe carrément devant sa maison puisque le ravitaillement de la Possession est en face de chez eux… Pour ma préparation, ce sera : bloc de randonnée à Darjeeling et Sikkim pour accumuler du dénivelé. Surpris, je finis 35eme, ce qui est une belle place au général pour quelqu’un qui n’a pas l’expérience du 100 miles avec autant de technicité. Devant moi s’ouvrent alors de nouveaux horizons qui n’étaient pas du tout envisagés. Et si je m’entraînais sérieusement pour aller titiller le podium ? Voir de près des grands champions comme François d’Haene m’a clairement inspiré et donné envie d’aller moi aussi chercher mes limites. Après tout, les premiers résultats étaient là, cela valait la peine de persévérer un peu. Je ne veux surtout pas que mes propos soient mal interprétés et que l’on prenne cela pour de la vanité, mais lorsque j’ai réalisé que j’étais capable de faire cette place, sans être réellement entraîné pour, je me suis dit que j’avais des capacités innées qui ne demandaient qu’à être exploitées ». Mais pas question pour le moment de renoncer à une vie de nomade, et le couple repart vers l’Australie, juste avant la crise du Covid. Pas l’idée du siècle vous en conviendrez mais qui pouvait imaginer qu’en quelques jours, le monde entier allait se mettre à l’arrêt et les frontières se refermer. « Mon épouse va très vite rentrer en France parce qu’elle attend notre premier enfant, un petit garçon, et qu’il semble très compliqué de mener à terme une grossesse sur place en toute sérénité. Mais moi je dois rester encore quelque mois, le temps surtout de faire tous les papiers pour pouvoir venir la rejoindre en toute légalité. Tout est bien qui finit bien, nous sommes réunis, nous vivons en France depuis et il est temps pour moi de commencer sérieusement une carrière d’ultra traileur professionnel ». Même si pour cela il faudra renoncer petit à petit à sa façon très naturelle de s’entraîner sans montre connectée : « je courais tous les jours, pour le plaisir, sans chercher à connaître mes allures ou autres données chiffrées ».

S’il retourne courir aux US, ce sera plutôt pour une Hardrock 100, course mythique s’il en est, qui le fait rêver depuis plusieurs années. Hasard de la vie, même si on peut plutôt y voir un signe du ciel, Ben a passé quelques mois à Silverton, vivant dans une tente à côté de la rivière voisine, travaillant comme serveur dans l’un des quelques restaurant de la petite ville, qui se remplissent de traileur début juillet. Nous sommes en 2017, Kilian Jornet réussit l’exploit de gagner la course le bras en écharpe après s’être démis l’épaule, rajoutant une page de plus à sa légende déjà bien fournie. « Le voir courir comme ça, alors que n’importe qui aurait raccroché m’a vraiment impressionné et inspiré. Mais je ne me suis pas contenté d’être seulement spectateur cette année-là. Mon job de serveur m’avait permis de faire la connaissance de traileurs arrivés quelques semaines avant pour repérer les lieux qui m’ont demandé si je connaissais des pacers pour les accompagner. J’ai tout de suite répondu que je pouvais le faire. Certes aucun n’avait le niveau d’être vainqueur, j’étais là uniquement pour les accompagner et les aider à être finisher. J’ai adoré l’expérience, l’ambiance qui régnait sur cette course et je me suis promis de revenir un jour, cette fois avec un vrai dossard accroché sur mon t-shirt, même si je sais que la sélection y est difficile ». Alors qui sait, après avoir gagné à Chamonix, nous verrons peut-être Ben gagner aux Etats-Unis !

*Ben a pris le lead à seulement quelques kilomètres de l’arrivée du Trail du Ventoux by UTMB après avoir formé un duo avec Baptiste Chassagne pendant une bonne partie de la course.

La parole à Laurent Ardito, team manager pour Asics

Nous l’avons repéré lorsqu’il a fini 3ème de la Diagonale des Fous, en 2022, tout seul, sans aucun soutien d’une marque. On a alors découvert sa première vie sportive avec ses grandes traversées aux US qui forcément interpelaient et donnaient une idée de sa personnalité. Lorsqu’il finit 3ème sur le 80 des Templiers, là plus de doute, nous lui avons proposé de rejoindre la team. Être capable de faire 3ème sur un ultra et podium sur un parcours aussi roulant et concurrentiel des Templiers, une polyvalence pareille est rare dans notre discipline. On a alors tout fait pour le signer parce qu’il fallait le chasser, son profil ayant bien entendu été repéré par la concurrence à savoir Hoka. Nous avons donc mis sur la table une proposition très complète et pas seulement financière mais aussi humaine avec entre autres un accompagnement sur les courses par exemple pour l’aider à atteindre ses objectifs. Et depuis son arrivée chez nous, tout le monde se félicite de cette nouvelle recrue qui a conquis tous les services par sa façon d’être et sa bienveillance. Une petite anecdote ? Lors de notre stage à Minorque, Ben a pris sous son aile Paul Cornut-Chauvinc en lui disant qu’il devait envisager le MIUT non pas comme une course découverte mais bien comme une course « performance » et que le podium était atteignable pour lui. Cela l’a énormément touché et motivé avec le résultat qu’on connait* !

*Victoire en 12h54’52’