Alors qu’on s’apprête à vivre le 129ème marathon de Boston, comme les jonquilles pointent leur nez au printemps, nous allons lire un peu partout des articles sur Kathrine Switzer… Et comme toujours la très grande majorité ne feront aucune allusion à Bobby Gibb qui pourtant est très officiellement la première femme à avoir couru Boston, l’organisation lui ayant rendu son titre. Voici donc la vraie histoire, celle qui rappelle que nous sommes des héritières, et pas toujours des pionnières 😉.
Boston, 1967. Kathrine Switzer, le dossard 261 fièrement accroché à un improbable jogging gris qui ferait bondir Cristina Cordula et Karl Lagerfeld réunis, se fait violemment agripper par l’organisateur d’un des plus anciens marathons du monde. Elle est défendue par les autres coureurs qui lui permettront, en lui constituant une garde rapprochée, de finir la course… Ces images ont fait le tour du monde et marqué des générations entières. Elles ressortent régulièrement dans les médias pour soutenir la cause des femmes, rappelant qu’il n’y a pas si longtemps, courir leur était interdit (première contre vérité, les femmes couraient mais pas les marathons officiels nuance mais ça n’est pas le thème de cet article)… et oubliant au passage celle par qui tout a vraiment commencé.
La jeune Bobbi Gibb est étudiante en histoire de l’art au Boston Museum. Elle court en mode amateur, tout comme son mari qu’elle vient de rencontrer. Et un truc l’énerve profondément : elle voudrait courir le marathon de sa ville, seulement voilà le règlement le lui interdit. Elle a pourtant consciencieusement envoyé son bulletin d’inscription, immédiatement détruit. Coubertin l’a dit et redit : les « olympiades femelles » seraient « inintéressantes, inesthétiques et incorrectes ». Manquerait plus qu’elles courent plus de 1 500 mètres, la distance maximale qu’on leur a autorisée.
Seulement la petite Bobbi, belle comme un cœur, n’en a que faire et décide de courir coûte que coûte. Un dossard après tout, ce n’est qu’un simple bout de papier. Sa mère l’emmène donc en voiture à une centaine de mètres du départ (on sent que le féminisme chez les Gibb, c’est de mère en fille !). Là, Bobbi se planque dans un bosquet et, ni une ni deux, intègre discrètement le petit flot de coureurs en short long (qui serait du plus bel effet sur un terrain de golf et qui n’est pas sans rappeler le look de notre Courtney) et en débardeur noir. Mais le plus incroyable, c’est qu’elle passe tout à fait officiellement la ligne d’arrivée, accueillie par le gouverneur de l’État. À défaut d’une couverture de survie, elle a droit à une bonne couverture en laine qui gratte, à quelques photos prisent à la volée, et elle repart aussi discrètement qu’elle s’est faufilée dans le peloton. La presse locale et même nationale parlera quelque temps de la première femme à avoir couru le marathon de Boston et puis plus rien…


Track & Field: Boston Marathon: USA Roberta Gibb after race at Boylston Street. Bobbi Gibb becomes the first woman to run and complete race.
Boston, MA 4/19/1966
CREDIT: Fred Kaplan (Photo by Fred Kaplan /Sports Illustrated via Getty Images)
(Set Number: X11588 TK1 R7 F25 )
Plus rien jusqu’en 1967, où Kathrine Switzer qui a eu vent de l’histoire a elle aussi décidé d’en être, mais elle, elle veut porter officiellement un dossard, le côté « planquée dans le bosquet », ça ne lui plaît pas. Elle use donc d’un subterfuge au moment de son inscription et utilise ses initiales afin de se faire passer pour un homme, obtenant ainsi son précieux sésame. Ce jour-là, le visage dissimulé sous la capuche de son sweat trop grand pour elle, elle n’est pas seule sur la ligne de départ. L’homme d’un certain âge que l’on voit à ses côtés sur toutes les photos est son entraîneur. Professeur de sport à la fac où elle étudie, il a accepté de la préparer et a même décidé de l’accompagner. Quant au beau brun qui joue des poings sur les photos, c’est son fiancé.
Le trio se lance et, au bout de quelques kilomètres, se pensant tranquille, Kathrine enlève sa capuche… Et c’est là que tout part en vrille ! Dans le bus qui remonte la course avec à son bord des journalistes et des photographes venus couvrir l’événement, se trouve aussi Jock Semple, le directeur de la course. Un des photographes, plus attentif que les autres, lui dit alors : « Je rêve Jock ou il y a encore une fille sur ton marathon ? ». Remonté comme un coucou suisse, l’organisateur bondit hors du bus et tente de faire sortir de la route la nouvelle resquilleuse. Bobbi, passe encore, mais là, ça commence à faire beaucoup. Mais c’est sans compter le service de gardes du corps personnel de Kathrine qui intervient, aidé par les coureurs qui l’entourent et qui savent depuis plusieurs minutes qu’ils ont une femme à leurs côtés. Les spectateurs hurlent après Jock qui se résout à la laisser partir. Trop tard : les photographes et autres cameramans n’ont pas manqué d’immortaliser la scène qui deviendra alors un symbole de la lutte des femmes pour leurs droits, faisant de Kathrine une égérie internationale.
Mais vous savez le plus dingue dans l’histoire ? C’est que Bobbi était encore là ce jour-là, toujours sans dossard mais bien présente. On ne la voit pas sur les photos parce qu’elle a été beaucoup plus rapide que sa future copine et qu’elle a passé la ligne d’arrivée plus d’une heure avant elle ! Des années plus tard, en 1996, lors du centième anniversaire du marathon de Boston et du trentième anniversaire de son premier marathon à elle, l’organisation reconnaîtra les trois victoires consécutives de Bobbi (1966, 1967, 1968), faisant officiellement d’elle la première femme à avoir fini cette course interdite aux femmes. En 2016, elle sera même là pour donner le départ et accueillir le vainqueur, avec sa photo en quatre par trois partout dans la ville. Malgré tout cela, elle restera à jamais la grande oubliée du marathon de Boston, preuve s’il en est que les images sont souvent plus fortes que des chronos.
Kathrine, grâce à ces images tellement dingues quand on est regarde aujourd’hui deviendra une leader d’opinion, elle sera à l’origine de circuits de courses féminines partout dans le monde qui n’avaient qu’un but : encourager les femmes à prendre enfin un dossard sur des distances qui leur étaient à ce moment-là interdites. Grâce à son lobbying elle obtiendra entre autre du comité olympique d’enfin permettre aux femmes de prendre le départ du marathon aux JO de Los Angeles en 1984. Nous les runneuses comme on dit aujourd’hui nous lui devons tellement et plus encore… Mais sans Bobbi qui sait… Elle n’aurait peut être jamais eu envie de courir ce foutu marathon et n’aurait peut être jamais changé nos vies à jamais.
PS : si je connais si bien cette histoire, c’est que j’ai eu la chance d’en parler avec Kathrine directement, mais aussi et surtout parce que l’organisation du marathon de Boston en 2016 me fit l’honneur de m’inviter pour fêter les 50 ans du premier marathon de Bobbi, édition dont elle donna le départ (le podcast est à écouter ici d’ailleurs si ça vous dit !).

