Run : La Yukon Artic Ultra de Thierry Corbarieu

Thierry, je le connais depuis plusieurs années déjà. De réputation d’abord ! Quand on navigue dans les mêmes sphères de gentils frappadingues accro au bac à sable, on entend très vite les mêmes noms, surtout lorsque ceux-ci s’illustrent par leur talent et leur gentillesse. « Pour de vrai » ensuite puisque nous étions à Abu Dhabi ensemble pour la première édition du Liwa Challenge. J’ai alors pu constater que la réputation était à la hauteur de l’homme. Alors forcément lorsqu’il s’est lancé à l’attaque de la Yukon Artic Ultra, j’ai suivi sa progression jour après jour (Merci Isa tu as assuré !) jusqu’à le voir passer la ligne d’arrivée le premier. Et je n’ai pas eu la patience d’attendre son retour en France pour un petit débrief avec lui que je vous livre ici.

Avant toute chose un petit rappel pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas cette course : elle se déroule tous les ans dans le grand froid canadien, dans le secteur de Whitehorse. 3 distances sont proposées, 100 miles, 300 miles et 430 miles soit 692km, la distance que Thierry a choisie. On peut la faire en VTT, en ski ou à pied et elle se déroule en réalité sur le parcours de la Yukon Quest, la célèbre course de chiens de traineaux rendue célèbre en France par Nicolas Vanier qui elle fait 1000 miles soit un peu plus de 1600 km. Il y a 9 bases de vie où l’on peut trouver de l’eau et de quoi se nourrir, même si vous le verrez plus tard, ce n’est pas toujours aussi simple. Chaque coureur doit trainer une luge qui pèse en moyenne 25 kg. Voilà pour la théorie… En pratique la course est devenue un peu trop célèbre l’année dernière lorsqu’un coureur Roberto Zanda, coureur que je connais également pour avoir fait le G2G avec lui, a du être amputé des deux mains et deux jambes au niveau des genoux pour cause d’engelures non traitables. Inutile de vous préciser que ça a un peu refroidi tout le monde sans mauvais jeu de mots… voilà vous savez ce qu’il y a à savoir pour lire la suite !

Avant toute chose Thierry, comment vas-tu ?
C’est dingue, je n’arrive toujours pas à dormir correctement alors que ça fait maintenant 3 jours que j’ai passé la ligne d’arrivée. Pourtant j’ai du sommeil en retard 😊 Sur 10 jours je n’ai dormi que par tranche de 2 heures maximum. Au départ, j’étais sur une base d’une heure ou une heure 30 mais j’ai très vite compris que ça ne suffisait pas pour récupérer. Sur la Transpyrenea, j’ai pu géré ça en étapes et surtout j’avais l’assistance, ce qui change évidemment totalement la donne. Là tu dois te débrouiller tout seul et dormir dehors par – 40°C après avoir préparé un semblant de campement… Pas évident ! La dernière nuit, je me suis réveillé enseveli sous la neige ! Le problème c’est que bien entendu il faut absolument réussir à dormir pour tenir la distance et surtout garder sa lucidité. On doit rester sur la trace même si parfois je me suis retrouvé à devoir improviser un peu lorsqu’elle n’avait pas pu être faite par les motos neige. Là tu tâtonnes en fonction de la neige que tu as sous les pieds pour deviner où est le chemin. Si c’est mou, c’est que ce n’est pas bon ! Il faut savoir que parfois ils ne pouvaient pas envoyer les motos parce qu’on passait sur des zones d’eau et que c’était dangereux pour elles. A toi de rester hyper attentif pour ne pas te perdre et surtout pour ne pas avoir à appuyer sur ta balise d’urgence pour qu’on vienne te récupérer parce que tu es tout bonnement perdu. D’ailleurs à un CP je me suis retrouvé bloqué 5h de plus pour laisser le temps à l’organisation de faire la trace. Ce sont les aléas qu’il faut accepter avant de partir.


Tu as un pire moment ?
Oh que oui ! Très clairement le parcours est dans l’ensemble plat, il n’y a qu’une seule ascension qui pourtant semble ridicule quand tu as traversé les Pyrénées comme moi mais là, avec la fatigue, la neige, la luge à trainer… J’ai bien cru qu’elle ne finirait jamais. Et les 30 derniers kilomètres… dans la poudreuse et sans mes raquettes que j’avais bêtement laissées dans mon sac de transition. J’étais totalement épuisé, incapable de me nourrir correctement et surtout de boire. Le seul truc qui passait c’était plus du grignotage qu’autre chose, comme des kit kat. L’eau, enfin la neige fondue sent le feu, elle te donne juste envie de vomir. C’est dingue parce que j’ai l’habitude de ces foutus derniers kilomètres, ceux où tu sens l’écurie, surtout quand tu as conscience que non seulement tu vas réaliser un de tes rêves mais qu’en plus tu vas gagner cette foutue course. Cette euphorie, cette impression de voler vers la ligne, là je ne l’ai pas eu du tout, je n’ai rien oublié de tous ces kilomètres, de cet enfer qu’ont été ces 30 derniers kilomètres. C’est la plus dure que j’ai faite de ma vie et ça ne sert à rien de faire plus dur, c’est bon, j’ai eu ce que je cherchais 😊.


Bon ok, et si on a quand même envie de se lancer, on fait comment pour se préparer ?
Il y a une chose que j’ai négligé, c’est l’engagement physique de cette course. Sincèrement je voyais ça comme une grande randonnée mais je n’avais pas mesuré à quel point la texture changeante de la neige bouleverse à ce point ta foulée. Quand elle est molle et que tu dois traîner ta luge, c’est juste l’enfer. Si je devais conseiller un truc, c’est de commencer par partir faire des sorties de 5 à 6 heures en traînant un pneu, plusieurs jours de suite, encore et encore, comme je l’ai fait. Si au bout de plusieurs jours, tu te sens encore capable de continuer c’est déjà bon signe !
Question gestion du froid, l’organisation propose un stage de 3 jours pour te former à la survie en milieu polaire. Ce stage existait bien avant ce qui est arrivé à Roberto mais l’année dernière, ils étaient seulement 2 à le suivre. Cette année ils ont dû faire deux sessions ! L’organisateur teste également ton niveau d’anglais de façon plus sérieuse maintenant. La non maîtrise de la langue de la course est une des causes évoquées pour expliquer en partie le drame qui est arrivé… On te demandait juste ton niveau, on ne le contrôlait pas. J’ai du donc prendre des cours pour me mettre là aussi dans les conditions optimums et assuré pour l’entretien skype en tête à tête avec l’organisateur.

Il n’y avait pas que Thierry ! Il y a des hommes et des femmes incroyables aussi qui sont souvent là pour le défi de leur vie.


Puisque tu abordes ce sujet, il y a eu des différences justement entre l’édition 2018 et 2019 ?
Clairement ils ont renforcé le contrôle médical mais ils ont aussi renforcé les exclusions. Tes pieds étaient contrôlés à chaque base de vie et inspectés à fond. La moindre ampoule suspecte et c’était fini pour toi… Ils faisaient ça gentiment mais fermement crois-moi ! J’avais une petite zone irritée sur le nez, dû aux frottements avec la cagoule, j’étais terrorisé à l’idée qu’on m’arrête à cause de ça. On vérifiait évidemment les mains pour éliminer les risques d’engelures. A chaque CP son check-up complet et sans l’accord du médecin, l’aventure s’arrêtait là sans aucune contestation possible.

Quelles sont les qualités que l’on doit avoir à ton avis pour se lancer dans une telle aventure ?
Il faut savoir se gérer, connaître la notion d’autonomie en milieu hostile. On peut passer 100km dans voir personne, rien d’autres que des arbres gelés autour de soi. Le dernier ravitaillement est à 80km de l’arrivée et on ne t’y donne que de l’eau ! Il est clair que mes expériences comme la 333 m’ont énormément servi pour gérer tout ça. Un des participants est allé s’entraîner en Laponie, sur le papier il était plus prêt que moi, même si j’avais justement fait aussi une course là-bas pour tester le matériel. Mais il n’avait jamais vécu ce que j’ai vécu dans le désert de Mauritanie… et au bout de 2 jours il a craqué et appuyé sur sa balise. Gérer le sommeil ou plutôt l’absence de sommeil, gérer son alimentation, la solitude, tout ça je l’ai appris sur d’autres courses extrêmes et ça a clairement fait la différence sur un terrain qui pourtant n’est pas le mien. Assez bizarrement il se trouve que je me suis blessé quelques semaines avant le départ, ce qui a totalement bouleversé ma prépa et m’a interdit de faire ce que j’avais prévu. Avec le recul, je pense que c’était un mal pour un bien, je suis arrivé surement plus reposé que prévu et ça a fait la différence au bout du compte. Et pour moi la plus grande qualité qu’il faut avoir sur cette course, c’est l’humilité… Il faut venir pour une seule chose, la finir. Il faut oublier la notion de classement et de compétition. Il ne faut penser qu’à une seule chose, soi, se préserver soi et oublier totalement les autres. C’est primordial sur une course où la récupération, l’alimentation, tout ce qui peut sembler du temps perdu lorsque tu cours après une place. Ah oui et j’oubliais, il ne faut pas être un gros dormeur !


Concrètement ça se passait comment ?
9 CP et 9 repas chauds autres que lyophilisés… Sur 700 bornes ça ne fait pas beaucoup ! Et certains ravitaillements étaient sous des tentes… Quand tu arrives, tu commences par sécher tes vêtements. Il faut savoir qu’à ces températures si froides, tes vêtements sont glacés même ceux dans des sacs étanches. Il y avait toujours un poêle et c’est dingue ce que ça chauffe fort ces trucs-là ! Tu ne récupérais ton sac intermédiaire (80 litres) que 4 fois sur les 9 arrêts. Donc après le séchage, je m’occupais de repréparer ma luge. Ensuite je dormais… Et ensuite seulement je mangeais. Il faut savoir que si j’ai eu des lasagnes mémorables, du poulet de ferme et des pancakes incroyables, j’ai aussi eu des plats en sauce que je ne pouvais plus voir en peinture… Mais pourquoi mettent-ils de la sauce partout ? Je me suis forcé mais c’était compliqué, surtout que finalement je n’ai mangé que 3 repas lyo sur les 40 que j’ai emmené. Je n’ai mangé que de la junk food spéciale ultra que j’avais embarqué. Bon j’ai perdu 10 kg au bout du compte… C’est dire si mon alimentation n’était pas au point !

La version brune… Mais apparemment il y avait aussi souvent de la béchamel !
A mon avis, y du gluten…


Et question « matériel » ?
J’ai loué beaucoup de choses sur place : luge, duvet spécial grand froid, réchaud. J’ai trouvé aussi plusieurs choses en Laponie lors de ma course test. Le plus drôle c’est que je m’étais acheté un bonnet là-bas uniquement parce que je trouvais sympa question look, et il s’est révélé absolument parfait ! J’ai acheté aussi des tours de cou dans un magasin plutôt destiné aux femmes, un truc super doux et chaud que j’ai adoré parce que j’avais le nez qui coulait quasiment tout le temps. Question chaussettes, après une mauvaise expérience type pieds blancs en Laponie, j’ai écouté les conseils de l’organisateur en m’équipant de chaussettes type Injinji (orteils séparés) et d’une paire de chaussettes étanches. Question chaussures, j’avais une paire de Lone Peak d’Altra gore tex®, en prenant 3 tailles au-dessus de la mienne, nickel. La veste de l’organisation s’est révélée parfaite également. Concrètement j’avais deux couches en bas et deux en haut. J’étais le seul à être gelé dès le départ, ce qui m’inquiétait énormément mais finalement ce n’est pas pendant l’effort que tu as froid, c’est vraiment dès que tu t’arrêtes.

Et alors, maintenant ? Tu fais quoi maintenant ?
J’avoue que cette couse je l’appréhendais… Ma famille qui l’a vécu à distance était très inquiète et j’avais promis de rentrer, de ne prendre aucun risque. J’ai réussi à rester en contact grâce au wifi à certains CP mais les 270 derniers km, je n’ai pas pu appeler ma femme et ça fait long 270km sans nouvelles ! Je suis heureux parce que cette course a été à la hauteur de ce que j’attendais, ce que j’espérais. Elle était un peu un graal pour moi et je l’ai trouvé, mieux je l’ai gagnée ! Mais je n’en ai pas totalement fini avec l’ultra trail. Si elle est confirmée je serai au départ de la 1000Kil en Mauritanie en Novembre et j’espère être au départ de l’Himal Race 2020 (Départ : Everest Base Camp, le 10 mai 2020 – Arrivée : Annapurna Base Camp, le 3 juin 2020 – 850 km, +/-40000 m, 24 étapes) qu’organise Bruno Poirier. Après je crois que je pourrais officiellement dire que j’ai réalisé tous mes rêves, il sera temps de passer à autre chose… Enfin j’ai entendu parler d’une Mega race qui irait de l’Autriche en passant par l’Allemagne pour finir en Slovénie… Mais bon ce n’est pas à toi que je vais expliquer qu’il n’est pas facile de dire « ok là c’est fini, j’arrête mes conneries » !

Crédit photo : Mark Kelly – Montane Yukon Arctic Ultra

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