Liwa Challenge 2016 version Valérie Levai

En plus d’être une amie de longue date puisque Valérie était là pour mon premier ultra désertique, elle a surtout gagné le 200km du Liwa Challenge et je voulais absolument publier sa version de cette course. Bonne lecture à toutes et à tous !

 

Automne 2015, je cherche mollement une course qui pourrait me motiver pour aller m’entrainer cet hiver, quand je vois une notification sur Facebook disant que le Liwa Challenge est fait pour moi. Quelques clics plus tard, je sais que cette course a lieu en février aux Emirats Arabes Unis, qu’il y a deux distances, 100 et 200 km, non stop, 100% sable, guidé au GPS, en autonomie alimentaire avec un maximum de 80h (j’ai un peu oublié de noter les 8600m D+ annoncés sur le 200km, petite erreur pour l’entrainement !…). Dès que je commence à voir dans la liste des inscrits quelques noms connus, je me décide et j’entre en contact avec les organisateurs. Les photos et les vidéos de ces dunes somptueuses me donnent très vite l’envie de m’inscrire. Lorsque c’est fait, je continue d’aller au stade deux fois par semaine, et les week-ends, je tente de respecter le rythme de deux autres entrainements. Et quand Cécile se décide elle aussi, je me dis qu’on ne peut pas aller dans un pays arabe sans montrer que nous, les femmes européennes, sommes libres et heureuses de l’être : je lance l’idée d’une équipe de 4 filles qui se connaissent et voilà, les « Desert Ultra Girls » forment la seule équipe féminine, honnêtement sans objectif compétitif, avec Marie et Pascale!

 

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Au mois de janvier, je commence à m’agiter pour préparer mon sac : autonomie alimentaire, avec un minimum de 6000 kcal, ça veut dire beaucoup de boulot de préparation. On n’a pas les mêmes envies alimentaires en course qu’à l’entrainement mais surtout lorsqu’il fait chaud. Il faut éviter absolument la lassitude, sinon on n’arrive plus à avaler ce que l’on a prévu et que l’on porte. Je vois sur le site de la course les conseils des uns et des autres et je note qu’il y a 10 CP (check point ou point de contrôle) sur lesquels il est judicieux de se poser un peu et de se faire un petit plat lyophilisé. Je ne savais pas que nous aurions de l’eau chaude à chaque CP et j’ai fait le choix de lyophilisés se reconstituant à l’eau froide. Les emballages sont tous remplacés par des petits sachets de congélation pour gagner du poids, mon petit tableau excel avec calories et poids m’aide bien. J’arrive finalement à 2 kg de nourriture et boisson énergétique, pour presque 7000 kcal, j’ai toujours peur d’avoir faim ! Du côté du reste du sac il y a quelques indispensables et des obligatoires, frontale, coupe-vent, duvet, briquet, couteau, piles pour le GPS, etc. Bilan : un peu moins de 3 kg, avec un sac à dos assez grand pour ne pas me battre pour tout mettre et une poche ventrale pour avoir un maximum de choses sous la main. Je mets les bâtons dans la valise, me réservant pour le choix de partir avec ou non.

 

 

Vendredi 5 février, je prends l’avion pour Amsterdam où nous avons rendez-vous le samedi pour notre vol vers Abu Dhabi. L’autre option était de rejoindre un groupe au départ de Lyon mais cette option aurait été plus fatigante. Et quand ceux de Lyon ont eu quelques déboires et sont arrivés de façon très compliquée au milieu de la nuit de samedi à dimanche à destination, je me suis dit que j’avais eu beaucoup de chance de ne pas être dans cette galère. C’est très déstabilisant d’arriver fatigué quand on sait qu’on va passer deux ou trois nuits dehors ! Me voilà donc toute seule pour une après-midi et une soirée à Amsterdam, j’ai trouvé un hôtel juste à côté de l’aéroport. Je ne risque pas de laisser ma valise dans ma chambre puisque la cruche qui m’a demandé à Clermont où je voulais ma valise, l’a envoyée à Abu Dhabi sans tenir compte de ma réponse… Petit tour de la ville en bus rouge à impériale, descente au musée Van Gogh : comme c’est bizarre de faire du tourisme urbain quand on est en partance pour une course dans le désert !

 

 

Samedi 6 au matin, je pensais retrouver les membres de mon équipe pour prendre l’avion mais non, Cécile était partie de Paris, Marie et Pascale étaient dans la galère du départ lyonnais. Dans l’avion, je rencontre Marc, alias Papou, qui me parle de l’édition 2015, ensuite je croise Alban qui a gagné l’an dernier, il y a aussi Cyrus que je connais et Sylvie sa femme, je quémande des infos, quelle richesse que l’expérience des autres! Marc me certifie que les bâtons sont inutiles sauf si ils ont des rondelles « comme des assiettes », ce qui n’est pas mon cas, alors je commence à décider de m’en passer. Abu Dhabi, samedi soir : nous retrouvons Michel qui nous accueille, je croise Brigid, une allemande que je connais d’une autre course, les uns et les autres s’embrassent beaucoup, moi moins, je ne connais presque personne.  Au lieu de partir tout de suite dans le désert, nous sommes emmenés à l’hôtel de l’arrivée, ceci pour attendre ceux qui galèrent et aussi parce le campement n’est pas tout à fait prêt malgré les demandes de l’organisation, pas simple tout ça !  Je partage ma chambre avec Brigid, qui a comme seule obsession de savoir qui part sur le 100 et qui part sur le 200. Comme ça me paraît curieux… Ce genre d’épreuve est une telle leçon d’humilité que je ne comprends pas que l’on puisse envisager autre chose qu’une victoire sur soi-même, en franchissant la ligne d’arrivée. Nous dînons tous ensemble au restaurant asiatique de l’hôtel (délicieux) et nous allons nous coucher une dernière fois dans un vrai lit, après une vraie douche, comble du luxe !

 

 

Dimanche 7 : petit déjeuner scandaleusement bon et copieux à l’hôtel, retrouvailles avec ceux qui ont galéré dans la nuit pour nous rejoindre. Je retrouve Isabelle (alias Isange) qui fait partie du staff médical et qui vient prendre une douche dans notre chambre avant le départ. Elle a eu des heures d’attente à Lyon puis des heures d’attente à Amsterdam, elle est épuisée, ceux qui l’accompagnaient sont tout aussi fatigués. En fin de matinée, départ pour Liwa, enfin nous allons voir ce désert ! Je m’installe devant dans le bus avec Isange puisque nous sommes un peu malades en bus. A côté de nous, il y a Teddy et Godefroy qui viennent tourner un film sur la course, ils sont de l’âge de mes enfants ( !) et très sympas.
Arrivée au campement dans l’après-midi. Nous découvrons nos tentes, je vais partager la mienne avec Pascale, qui est déçue comme beaucoup de ceux qui étaient là en 2015 : le campement est spartiate alors qu’il était luxueux l’an dernier. Comme le cadre est extraordinaire, et qu’on nous a promis des matelas pour ce soir, nous oublions vite tout ça. Nous déjeunons très tard (16h30 !) puis contrôle des sacs et de l’intégralité du matériel obligatoire : c’est très long, presque interminable mais le départ de la course initialement prévu à 8h a été décalé à la fin de matinée. Eric n’a pas reçu sa valise, tout le monde essaye de l’aider à se constituer un sac pour qu’il prenne le départ. Son sac arrivera finalement au CP 4, c’est à dire après environ 80 km ! Le contrôle médical est plus rapide car nous avions envoyé nos dossiers avant le départ, mais très consciencieux. Le dîner est prévu vers 22h, mais au moment d’y aller, Pascale me dit qu’elle préfère dormir tout de suite que de se coucher très tard. Je décide donc de manger une barre et une compote et d’en faire autant. Nous allons tellement manquer de sommeil pendant la course que c’est plus raisonnable !

 

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Lundi 8, derniers préparatifs de départ, nous finalisons nos sacs, petit déjeuner déconcertant (pâtes un peu sucrées avec des petits bouts d’œufs brouillés) alors j’attaque le Christmas Pudding que mon fils Charles m’avait offert à Noël et que j’avais gardé pour cette occasion. C’est un délice en temps normal mais ça c’est une tuerie dans cet environnement !!! A 11h, départ. Et comme d’hab, je ne suis pas tout à fait prête, je passe la ligne de départ derrière tout le monde, je n’ai pas encore allumé mon GPS, mais ça ne m’impressionne pas, quelques minutes ne comptent pas ! Deux types de sols nous attendent : les sabkahs, étendues planes qui sont comme des lacs asséchés, et les dunes. J’ai décidé de courir dans toutes les sabkahs (ce que je ne ferai pas finalement !) alors dès que nous atteignons la première, je trottine doucement et je commence à remonter du monde. Quand je passe Cécile, Pascale et Marie, nous nous encourageons mutuellement et je me retrouve avec Sylvain qui a décidé de suivre scrupuleusement son GPS. Je suis joueuse, je tente quelques coupes, pas très rentables puisque je ne connais pas le terrain.
Petit à petit chacun trouve sa place dans ce peloton. Nous sommes 32 sur le 200 km, avec la possibilité de finir sur le 100 km et ils sont 23 sur le 100km, sans possibilité de changer pour plus long. Le peloton s’étire très vite, je suis dans un état second, mélange d’inquiétude et de bonheur d’y être enfin. Je suis venue pour jouer dans le sable, j’y suis et c’est super ! Nous sommes prévenus que les 11 tronçons du parcours sont inégaux, et ce premier est dur. J’avoue n’avoir que peu de souvenir de la façon dont nous avons avancé en dehors de quelques points. C’est accompagné de Sylvain, avec qui j’ai discuté depuis un moment, que j’arrive au CP1 où se trouvent Sydney (médecin) et Amandine. J’ai déjà une ampoule au gros orteil droit que Sydney me soigne, aïe, déjà des bobos aux pieds. Je repars vite après avoir mangé et rechargé mes bidons, Sydney s’assure que nous buvons assez, pour moi 2,5l depuis le départ. Sylvain me demande si l’on peut partir ensemble, oui, bien sûr. Il est en petite forme sinon il serait loin devant.

 

 

Prochain objectif, le CP 2. On nous a annoncé une portion plus facile, 17km je crois, dont plusieurs kilomètres de sabkahs. Nous parlons beaucoup avec Sylvain et ça passe bien. A un moment nous trouvons un concurrent espagnol, Xavi (prononcer Chabi), qui essaye de soutenir son copain Tony : tous les deux sont partis à fond et Tony a eu un vilain coup de chaud, au point de tomber. Xabi lui a construit un petit abri de fortune en plantant les bâtons et fixant la couverture de survie pour l’isoler les rayons brûlants du soleil. Je tente d’appeler le PC course pour prévenir qu’il a l’air très mal en point mais il n’y a aucun réseau dans les sabkahs et je n’ai pas du tout envie de monter sur une dune (au moins une heure de montée) autour de nous pour trouver du réseau…. Nous décidons d’aller au CP suivant pour prévenir qu’il faut venir le chercher, avec Xabi qui a passé déjà 40 minutes à s’occuper de son copain, lequel copain dit qu’il va mieux, qu’on peut partir.
Nous n’avons pas fait 500 mètres que nous trouvons Christian, victime lui aussi d’un malaise, étendu par terre. Nous essayons tant bien que mal de l’aider à s’isoler du chaud avec sa couverture de survie, bidon d’eau à portée de main. Nous sommes inquiets : deux athlètes au sol en si peu de temps et cette chaleur extrême, surtout au fond de ces sabkahs, il faut faire très attention à soi. Et puis c’est au tour de Sylvain d’aller moins bien, nous ralentissons, essayons d’être présents mais il a mal au cœur, n’arrive plus à se nourrir. Nous ralentissons encore, d’autres concurrents nous doublent, nous prenons le sac de Sylvain, Xavi et moi pour le soulager un peu, pour qu’il ait moins chaud. Après un moment il va moins mal et nous reprenons nos discussions, croisons les 4X4 qui vont chercher les deux concurrents qui étaient au sol et abandonneront, passons un difficile cordon de dunes et après une petite descente arrivons au CP 2.

 

 

Au CP 2, la nuit tombe et je m’inquiète de devoir trouver mon chemin dans cet univers assez hostile. Il y a là Patrick, que j’ai suivi un moment entre le départ et le CP1, mais il va plus vite que moi, je n’ai pas voulu partir avec lui du CP1 pour ne pas me griller. Je lui demande si je peux le suivre, il me répond un peu durement que oui, je peux mais qu’il n’attend pas, qu’il n’a pas l’intention de le faire et qu’il ne l’a jamais fait. Je me dis que ça me va, je lui dis ok, que je mange très vite pour profiter de son départ dans 5 minutes. Deux choses que je n’apprendrai qu’après avoir passé la ligne d’arrivée : d’abord, Patrick est rentré dans la tente et a demandé à Isange « c’est quoi cette fille qui ne va pas manger pour me suivre ? », ce à quoi elle a répondu que j’étais sa copine, que j’avais l’habitude des longues distances mais qu’il ne fallait pas qu’il m’attende pour autant. Et la deuxième chose, c’est que Claude, la femme de Patrick, et Isange, lui avaient fait la leçon avant le départ : Patrick est un Saint Bernard qui en oublie sa course pour aider les autres et elles lui ont dit que ça suffisait, qu’il fallait qu’il fasse sa course pour lui, pas pour les autres. Mais ça, je ne le soupçonnerai pas de toute la fin de la course que nous passerons ensemble ! Après 500m dans le noir, Patrick réalise qu’il a oublié ses bâtons, il jette son sac par terre et fait demi tour pour aller les chercher. C’est là que je réalise que j’ai du mal à voir les traces de pas de précédents, que ça va être super dur de progresser la nuit alors que je n’ai pas encore compris grand chose à la façon de traverser ces reliefs qui n’ont rien à voir avec ce que je connais. Je l’attends, Brigid est devant nous mais elle est manifestement en train de nous attendre pour nous suivre. La nuit est très noire, pas de lune, seul le faisceau de la frontale nous aide. Quand Patrick me rejoint, je fais des efforts pour ne pas me laisser distancer mais je reste en aisance respiratoire, ce qui est indispensable pour poursuivre. Nous ne courrons presque plus, tout se fait en marche rapide, je ne courrai que pour le rattraper après mes nombreuses pauses pipi (difficile quand on ne transpire pas beaucoup, ces pauses nous handicapent, nous les filles !). Les appuis sont parfois tellement fuyants que c’est épuisant et puis parfois le sable est compacté par le vent et en faisant attention de ne pas dérouler le pied, on arrive à ne pas casser cette petite croûte et ça fait du bien !
De temps en temps j’éteins ma frontale pour regarder le ciel, ces fameuses nuits étoilées du désert, loin de toute pollution lumineuse. C’est vraiment incroyablement beau .
Cette portion est très longue, elle fait une trentaine de kilomètres, je suis contente de passer de nuit, ça va nous permettre de tenir avec nos 3,5l d’eau emportés au départ du CP2. Ceux qui passent de jour arrivent à sec au CP3.
Nous avons une balise qui va permettre de prouver que nous sommes passés au bon endroit. Elle est au pied d’un mur de sable mou que nous longeons un moment. Patrick a déjà fait le parcours l’an dernier, c’est un plus indéniable, il sait ce que nous cherchons ! Petite pause après avoir poinçonné nos cartes, Brigid part devant, elle ne nous parle pas, alors que nous communiquons habituellement en anglais, là, rien. Nous devons monter le mur que nous avons longé : que c’est dur ! Le rendement est faible mais ça avance ! En haut, Brigid nous attend, elle ne sait pas lire son GPS, elle a besoin de nous, ou plutôt, nous avons besoin de Patrick !… A l’approche du CP 3, Brigid repasse devant nous et tente d’entrer dans la tente avant nous, sans un mot, sans un merci. Je m’énerve un peu et lui dit en anglais que c’est Patrick qui doit passer en premier, que c’est lui qui a fait le boulot, qu’il faut être correct. Dans la tente, nous décidons de rester 45 minutes pour nous soigner, nous restaurer, nous reposer et recharger nos bidons. Brigid a été désagréable avec les bénévoles à un point difficilement concevable, nous sommes atterrés !
Nous ne voulons pas repartir avec elle, mais elle reste collée à nous dès que nous quittons la tente. Patrick profite des bons soins de sa femme, Claude, qui est médecin. Encore une portion de nuit pour atteindre le CP 4. En jouant avec l’échelle sur mon GPS je réalise que nous nous éloignons beaucoup de la trace, ce qui n’inquiète pas Patrick qui sait que l’on va la retrouver plus loin. Mais l’écart devient trop important, 2 km, et nous ne savons pas s’il faut rejoindre notre trace ou non. Patrick est désolé de s’être autant éloigné et commence une tentative pour retrouver notre chemin. Le problème, c’est un énorme cordon dunaire qu’il faut traverser. Il passe le turbo et je me bouge bien pour le suivre, je n’oublie pas que s’il me perd, il ne m’attendra pas… La progression est difficile, la nuit bien noire mais je suis, jusqu’à ce que nous réalisions que nous avons semé Brigid, ce qui honnêtement ne nous désole pas ! Après quelques heures d’efforts nous avons réussi à retrouver la trace mais aussi à la reperdre (le GPS de Patrick donne des signes de faiblesse, je décide de lui passer le mien).

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Finalement nous arrivons au CP4 par un chemin qui n’a rien à voir avec celui qui était prévu. Juste avant de l’atteindre, Xavi nous rejoint, il est redoutablement rapide, surtout depuis qu’il a décidé de ne faire que 100km, et il a suivi nos traces, donc le « mauvais » chemin ! Le jour s’est levé depuis un petit moment, nous décidons de prendre 45 minutes pour regarder nos pieds, nous nourrir, refaire le plein des bidons et nous reposer. Là encore, des bénévoles aux petits soins, c’est décidément très agréable ! Je crains ce démarrage pour le CP5 parce que nous allons laisser la route du 100km à notre gauche à la deuxième balise, et que j’ai peur d’être tentée de tourner pour raccourcir. En fait il n’en sera rien, nous sommes repartis avec Xavi qui me propose de garder ses bâtons pour finir. Après avoir refusé tout net, puis essayé, je suis bien repartie avec, et ça a été une aide précieuse par la suite, même sans des assiettes comme rondelles ! Nous traversons une zone avec des chameaux partout, curieusement nous n’en n’avions pas vu, seulement des traces au sol. Il y a là deux fermes d’élevage, Patrick nous fait rire en nous racontant que l’an dernier il a eu peur du troupeau qui s’approchait un peu trop près de lui ! Nous arrivons à cette balise 3, nous poinçonnons nos cartes et embrassons Xavi qui nous quitte pour finir le 100 km et rejoindre Tony.

 

 

Nous arrivons au CP5 sans difficulté, il y avait beaucoup de sabkahs, et là nous sommes presque seuls au monde : il n’y a que les traces de pas d’Alban, qui caracole en tête, et celles de Marc qui n’est pas très loin devant, quelques heures seulement. On est comme des gamins quand on retrouve leurs traces, persuadés (parfois à tort) que nous sommes sur la bonne voie. Au CP5, nous prenons nos habituelles 45 minutes de repos, là aussi des bénévoles adorables et attentifs à nous aider à aller au bout. J’ai un petit coup de moins bien moralement quand Michel, l’organisateur, leur apporte à manger des produits frais et du Coca, je trouve ça cruel de nous rappeler que ce genre de douceur existe alors que nous sommes en autonomie!  Nous faisons un petit « au revoir » puisque le CP5 est aussi le CP7, au moment où on nous signale qu’Alban est en vue, de retour du CP6. Pour aller au CP6, il y a une balise à aller chercher un peu au sud, là aussi un cordon dunaire énorme, heureusement que nous sommes à deux pour trouver cette balise, même si on a le point GPS. Le choix du trajet me paraît encore bien obscur malgré mes nombreuses questions à Patrick sur ses choix de navigation. Après cette balise, il y a une trace qui nous ramène sur une sabkah, mon inquiétude grandit quand j’aperçois le mur qui permet d’en sortir et de remonter vers le CP6. Quand nous ne sommes plus qu’à 100 mètres de ce mur très raide de sable très fin, je dis à Patrick que nos routes vont se séparer, que je ne peux pas monter quelque chose d’aussi raide et aussi instable. Il sourit et me dit « si, si, tu peux » et sans lui je n’aurais même pas essayé : c’est si pentu et si haut ! Finalement, il avait raison, nous y sommes arrivés, épuisés en haut mais victorieux de cet obstacle. Patrick est ravi quand nous arrivons au CP6 parce que c’est aussi le CP3, eh oui, nous faisons des petites boucles sur cette deuxième moitié de parcours. Et au CP 3 il y a Claude, sa femme. Comme toujours maintenant, 45 minutes de pause. Notre surprise est grande quand nous réalisons que ce CP est rempli : tous ceux qui prennent le temps de vivre sur le 100 km sont amassés là, hésitant à dormir ou repartir, alors qu’il doit être 16h. Cette nonchalance dans l’effort nous faire sourire… y compris un peu plus loin lorsque nous en reparlons ! Et nous les imaginons dormant dans les dunes après avoir allumé un feu comme ils l’avaient envisagé devant nous.

 

 

Le retour du CP6 au CP7 se fait facilement par une sabkah un peu interminable mais c’est rapide, ouf ! Nous y trouvons Baudoin qui se repose un peu avant de partir et nous disons encore une fois « à tout à l’heure » à Joëlle, Hakim et Larry qui sont là, puisque ce CP sera aussi le CP10, le cœur d’une fleur si on regarde nos allers-retours de cette partie. Le gros morceau arrive, c’est le CP7 / CP8. Nous partons alors qu’il fait nuit mais Patrick a pensé qu’il serait stratégique de dormir au CP8 (qui était le CP2, est ce que tout le monde suit ?) : il peut y avoir des passages de coureurs au 7, puisque c’est le 5 et le 10 aussi, alors qu’au 8 nous devrions être seuls, ce qui est mieux si l’on veut dormir. Le départ du 7 de nuit est dur, impossible de voir par où il faut passer. Nous avons un seul point GPS sur cette portion, libre cours est laissé à notre esprit de navigation ! Patrick prend finalement l’option de reprendre les traces de la balise 2 que nous avions cherchée dans cette direction et puis un tout droit dans le noir. Nous avons eu un long moment difficile : chaque passage de dune est suivi par l’impression qu’un drap noir a été tendu devant nous, c’est à chaque fois un mur de dunes qui nous barre l’horizon nocturne. Franchement, heureusement, encore une fois, que nous sommes deux, ça aurait été inquiétant et décourageant si j’avais été seule. Quand nous approchons du point GPS, je prends le road-book de Patrick (puisque j’ai perdu le mien, emporté par le vent) et je vois qu’il n’y a que 1,2 km entre ce point et le CP, ce qui est rassurant, on ne va pas y passer toute la nuit. Lorsque le GPS accroche ce nouveau point, il m’indique 3km, ce qui a eu pour résultat de nous sabrer le moral, momentanément.

 

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Quand nous arrivons enfin à ce CP8, nous retrouvons Hélène, Marc et Isange, endormis. Nous leur disons que nous voulons nous aussi dormir, qu’ils ne bougent pas, qu’on verra plus tard. Il doit être minuit et demi, nous nous octroyons une heure et demi de sommeil avant de manger et faire le plein d’eau. Marc met la sonnerie sur son portable, Isange me passe son oreiller, nous nous glissons dans nos sacs de couchage et nous essayons de dormir. Et je rigole quand j’y repense, mais le sommeil a été bref parce que Patrick s’est immédiatement endormi, en ronflant ! Ses ronflements nous ont bien gênés, mais que faire ? J’ai somnolé et pu me détendre musculairement, c’est déjà beaucoup.
Ensuite, on a remis nos chaussures, mangé, refait le plein des bidons et nous sommes repartis dans la nuit pour aller au CP9, qui était le CP1 (vous suivez encore ?). Là, nous prenons le sens inverse du deuxième tronçon et nous commençons par un long cordon dunaire dont je n’ai que peu de souvenirs de l’aller. Nous trouvons les traces de pas (nus pieds) de Marc, que nous suivons jusqu’à ce que nous réalisions qu’il ne devait pas être très frais pour faire de tels détours !! Ensuite nous suivons une sabkah et nous tombons sur un gros massif de dunes immenses dont je n’ai aucun souvenir. Et pour cause… Nous l’avions contourné par la sabkah à l’aller, de jour, et là nous faisons un tout droit très pénalisant en temps et en énergie. Quand je réalise notre erreur, je fulmine, comme c’est bête !!
Au petit jour nous apercevons le CP9, Sydney vient à notre rencontre, il fait vraiment très froid, tout le monde est gelé. Enfin tout le monde c’est nous deux et Sydney et Amandine qui tiennent ce CP.

 

 

Comme à chaque CP, nous sommes coucounés, ils ont de l’eau chaude dans un thermos parce que leur bouilloire a été écrasée par un 4X4, là aussi nous rions. Ils n’ont plus qu’un petit quart en alu pour faire chauffer l’eau qu’ils mettent donc dans leur thermos. Là encore nous prenons 45 minutes pour nous refaire une santé. Il y a un mur très haut et très raide à la sortie de ce CP, mais on peut le contourner et éviter la pente trop forte. En haut, je repère les semelles de Marc et celles d’Alban : l’humidité de cette nuit nous laisse des traces beaucoup plus visibles que celles que nous avons vues jusqu’à présent. Nous sommes tous les deux dans un état d’euphorie avancée : si tout se passe bien, il est probable que nous arrivions avant la nuit. Pourtant je dois avouer qu’après avoir regardé les résultats de 2015, ça ne paraissait pas accessible. Cette portion est difficile mais finalement malgré quelques murs de sable bien raides, ça avance et nous osons des passages un peu audacieux au niveau navigation. Nous retrouvons les traces d’Alban et Marc, nous guettons leurs choix, et nous suivons les pas d’Alban. Pas sûr que ce soit au meilleur de sa forme qu’il ait choisi de passer là où nous suivons ses pas, mais c’est bon, nous avançons. Encore des sabkahs et des dunes et on devine le CP10, dernier passage à cet endroit, dernier CP. En nous approchant, Patrick remarque que l’on voit Marc un peu plus loin, son avance s ‘amenuise, même s’il n’est pas pensable de le rattraper. Nous sommes partis depuis un peu plus de 48h et nous allons attaquer la dernière partie de ce tracé. Encore 45 minutes de pause et départ pour la ligne d’arrivée, fiers comme tout d’être potentiellement 3° de la course.

 

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Cette partie fait une vingtaine de kilomètres, sans difficulté majeure. Sauf si on perd la trace ! Bingo, on va encore réussir à se tromper, là en plein jour, alors que les autres fois c’était de nuit. Aucune excuse !! Quand Patrick réalise son erreur, il part très vite pour voir quelle stratégie adopter : retrouver la trace à tout prix ou tenter d’orienter à travers les dunes jusqu’à l’arrivée ? Très rapidement il me sème, jetant régulièrement un coup d’œil pour vérifier que je le suis bien. C’est frustrant de ne pas savoir ce qu’il a décidé de faire. Après une demi-heure à me forcer pour ne pas laisser un trop grand écart, je baisse les bras en me disant que je vais me griller, au propre comme au figuré : il fait une chaleur folle et je commence à bien peiner. J’ai beau me dire qu’il va s’arrêter pour vider ses chaussures (ses mini-guêtres ne sont pas étanches) et manger, il ne se passe rien. Je le perds de vue mais je perds aussi sa trace et l’angoisse m’attaque. Je n’ai plus de road-book, juste le GPS et je ne connais pas l’option choisie… J’arrive sur une zone un peu plus ferme et en descente, je trottine, je retrouve ses traces (il m’a si gentiment fait de grandes traces avec ses bâtons que je ne doute plus qu’il cherche à m’aider !!) et je finis par le retrouver, je le vois s’asseoir (ouf !) et je cours un peu plus pour le rejoindre. C’est le seul moment de la course que je n’ai pas apprécié… Lorsque j’arrive à sa hauteur, il me dit qu’il est désolé mais qu’il était furieux de s’être trompé. Là nous sommes de nouveau sur la trace : les nombreuses traces de pas en témoignent, nous sommes de nouveau sur le parcours du 100km, plein de monde est déjà passé. Un peu plus loin nous voyons quelques coureurs, ils sont sur le 100km et sont épatés que nous soyons là ensemble. Il y a ensuite un petit bout de route (le seul) puis un gros cordon dunaire à traverser. Je suis très très motivée pour que nous soyons en haut des dunes pour le coucher du soleil : c’était la chose dont rêvait Patrick, il faut que je fasse tout pour l’aider à y arriver, alors je me violente un peu, ce qui fait rire ceux que nous rattrapons.
Quand nous arrivons en haut de la dernière dune, la lumière est magique, le soleil se couche et nous n’avons pas besoin de rallumer nos frontales : l’arrivée est là, en bas de cette grande descente de sable si fin, si beau. Nous courons, et en bas il reste 30m à plat, nous courons main dans la main, ça y est, c’est fait, mission accomplie. Nous sommes rayonnants de bonheur, Patrick se jette aux pieds de Claude dont le CP est fermé et qui est arrivée un peu avant nous. Il y a eu aussi ces deux gazelles croisées l’une dans une sabkah et l’autre dans une dune, toutes ces traces d’animaux vues dans sable, ces petits lézards beiges haut perchés sur leurs pattes, tous nous ont tenu compagnie pour notre plus grand bonheur. Ensuite, c’est le partage habituel d’après course, on veut savoir ce que les autres ont fait, on se félicite et on s’embrasse.
Sans Cyrus qui a modifié l’affichage de mon GPS pour avoir la distance entre la trace et moi, sans Xavi qui m’a passé ses bâtons, et sans Patrick qui m’a accompagné tout au long de cette course, jamais je ne serais arrivée aussi bien, aussi heureuse, aussi vite (bon d’accord, 55h ce n’est pas « vite »). Merci à eux et ceux qui m’ont accompagnée lors de mes entrainements, ils se reconnaitront ! Un grand bravo à Jean-Marc et Michel qui ont organisé cette épreuve, et un grand coup de chapeau à tous les bénévoles !
Je n’oublie pas Jean-Paul qui a encore une fois accepté de me laisser m’échapper, et toute ma famille qui me tient compagnie pendant ces longues distances, y compris Papa qui est une étoile maintenant. Comme je l’ai fait remarquer à beaucoup de monde, ce n’est pas parce que l’on n’a plus 35 ans que l’on ne peut plus se faire plaisir en course… Après la course, la douche a été une indicible source de douceur, le diner et la nuit aussi. Le lendemain, nous avons attendu les derniers, la dernière arrivée aura été Brigid, 11° à finir ce 200km alors que nous étions 32 inscrits, les autres ont pris l’option plus courte. Chacun a été fort, quelque soit le temps et la distance, seulement 3 abandons, tous à cause de la chaleur le 1° jour, c’est peu, c’est bien. Les Desert Ultra Girls s’en sortent bien : première place pour Cécile sur le 100 km, Marie et Pascale finissent le 100 km et je suis première sur le 200 km !

 

Le jeudi matin, Teddy et Godefroy ont dit à Alban et moi qu’ils voulaient nous interviewer en haut de la dune qui domine le camp, j’ai cru que c’était une blague ! Mais non… On est montés ensemble, à pieds nus, on s’est bien brûlé la plante des pieds, on a ri, et on a fait ces images là-haut. Un moment un peu dur pour moi qui n’aime pas me voir en film ou en photo ! Teddy nous a fait une démonstration de sauts périlleux arrières qui nous a laissés sans voix ! Le soir, c’est presque tous ensemble que nous sommes remontés en haut de la dune pour voir le coucher du soleil, certains ont fait un tour de buggy avec un autochtone qui proposait gentiment de nous faire faire des petits tours de dunes.Le vendredi avant le départ, un buggy est venu au camp et là j’ai accepté d’aller faire un tour, j’étais avec Katia et Sylvie. Nous avons beaucoup ri mais aussi bien crié, de peur, mais la maîtrise de notre chauffeur était rassurante ! La fête à Abu Dhabi sur le toit de l’hôtel au bord de la piscine a été ultra sympa, la remise des prix aussi, certains se sont couchés à l’aube, j’en étais bien incapable… Le samedi 13 était une journée libre à Abu Dhabi, nous avons dévoré tout ce qu’il y avait au buffet du petit déjeuner et nous sommes dispersés. J’étais avec Isange, Annick, Sydney, Marie et Pascale pour faire un city-tour en bus à impériale, nous avons fait quelques pauses, déjeuné en haut d’une tour dont le sol tourne, visité la grande mosquée avec Isange (j’ai dû me déguiser avec la grande robe noire et le voile noir !), dîné à l’hôtel et pris le bus pour l’aéroport pour un départ vers 2h du matin pour Amsterdam.

 

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A Amsterdam dimanche matin, c’était le temps des au-revoir, des embrassades et des promesses de se revoir. Je suis restée la dernière avec Hélène qui repartait pour Nantes, la neige tombait dehors et nous étions toutes bizarres…`La vie continue, mais nous sommes définitivement marqués par cette parenthèse un peu folle.