Swiss Irontrail 2013 : y a pas que Chamonix dans la vie, y a la Suisse aussi !

Continuant dans ma lancée du thème de l’été 2013, à savoir « je suis vraiment nulle en géo », je me suis retrouvée le premier week-end d’août à aller me balader du côté de Davos en Suisse sur ce qui était la deuxième édition du Swiss Irontrail qui en fait était la première…

Punaise c’est grand la Suisse…

Ok je m’explique ! Pour l’édition 2012, les conditions météo mauvaises et si j’ai bien compris tous les retours de coureurs présents, une organisation bien défaillante, la première édition de cette course s’était noyée dans l’eau glacée du torrent… Des coureurs frustrés et enragés devant tant d’amateurisme, bref la tache était lourde pour moi : aller voir si les leçons avaient été tirées et si cela valait la peine d’aller à l’autre bout de la Suisse voir si l’herbe est plus verte et si la montagne est plus haute. Ah oui j’ai oublié de vous expliquer comment je me suis retrouvée à jouer les Mata Hari du trail ? En fait, j’y suis allée pour le compte de Génération Trail. Le « patron » est un copain et il m’a au printemps demandé si cela m’intéressait d’y aller pour lui. Moi ni une ni deux, je réponds oui, quelle question ! La Suisse alors que je serai en vacances à Megève à ce moment-là c’est parfait, un petit aller retour dans la journée, voire je dors là bas et roule ma poule… Parfois ma blonditude me ravit ! Pour résumer, moi la Suisse je pensais qu’il y avait Genève, son lac, Lausanne pas loin… C’est quand j’ai reçu mon plan de route, que dis-je mon annuaire que j’ai compris qu’on ne rigolait pas et que la Suisse était un peu plus grande que Monaco ! 6 trains et un bus à la base pour en gros une journée complète de voyage, et n’allez pas croire que j’allais avoir le temps de me prélasser au bar de la gare… que nenni ! Dans certaines comme Zurich, j’avais 4 minutes pour le changement ! Mais bon, je me voyais mal rappeler Fabrice pour lui dire que le voyage était un peu trop long pour une simple course. Venant d’une fille qui est allée en Antarctique courir ça faisait un peu désordre. J’ai donc téléchargé des tonnes de films de façon illégale sur mon ordi, embarqué le dernier Benzoni (450 pages, il fallait au moins ça mais du coup je suis imbattable sur la Fronde et les débuts mouvementés du règne de Louis XIV, c’est toujours ça de gagner) et je suis partie à l’aventure en supprimant par un petit trajet en voiture l’étape bus. En tout compte fait, les 4 minutes se gèrent sans souci parce que les trains sont à l’heure et qu’il s’agit en fait de jeter son sac dans le train de l’autre côté du quai.

Ce périple me permet au moins de visiter un pays que je ne connais pas et qui recèle de trésors. C’est bien simple, on a l’impression alors que le train se fraye un chemin dans la nature sauvage qu’on va voir débouler Heidi, suivie par Belle et Sébastien ! Sur les flancs des montagnes, il y a ces jolis chalets tellement parfaits qu’on les croit sortis d’un décor de film avec le drapeau suisse qui claque au vent. Même les vaches font stars de ciné et on s’attend à en voir une violette avec des marmottes qui mettent le chocolat dans le papier alu !

J’arrive enfin au premier arrêt de mon périple, Pontresina. Il pleut un peu, pas beaucoup mais suffisamment pour me réjouir très égoïstement de ne pas prendre le départ. Cette petite ville est dédiée au sport outdoor comme la plupart que je vais traverser : magasins uniquement consacrés à l’escalade, au VTT, au trail… spas en tous genres pour la récup, vraiment l’endroit me plait.

Vendredi matin à 8h s’élancent sous la pluie une centaine de coureurs qui vont parcourir 201 km et 11150 de D+. C’est étrange de ne pas être parmi eux pour une fois. Je suis spectatrice et je m’amuse à les observer à quelques minutes du grand départ : il y a les inquiets ça se sent, les sûrs de soi, ceux qui cherchent le réconfort de leur famille présente à leur côté, ceux qui en portant une peinture de guerre comme le buff du MDS tentent de se rassurer tout en essayant d’impressionner un peu les autres… attention les gars moi j’ai survécu au désert ! Il y a ceux qui s’isolent dans leur bulle, ceux qui s’échauffent (ben oui il y en a qui s’échauffent avant de parcourir 201 km sans s’arrêter…). Ils sont tous là pour la même chose : aller chercher leur graal à savoir un pauvre sac à dos… et la satisfaction de pouvoir dire « je l’ai fait » à leur entourage qui ne comprend généralement pas vraiment ce qui les anime, ni même ce que cela représente vraiment comme type d’aventure humaine au plus profond de soi. La musique des Pirates de Caraïbes résonne, un coup de pistolet éclate, le départ est lancé et en quelques secondes il n’y a déjà plus personne. D’ailleurs il faudra qu’on m’explique pourquoi souvent les organisateurs choisissent des musiques de films « maritimes » pour les départs de courses tout ce qu’il y a plus de terrestre. Elle est où la symbolique ? La tempête que les coureurs vont devoir affronter ? Le côté « 3 bateaux qui partent, un seul qui revient à bon port » ?

Irontrail 2014; Albulapass

Allez, il n’est pas temps de trainer, parce que joie et privilège des voyages de presse, nous allons grimper en téléphérique rejoindre le premier sommet à 3000m, le glacier de Diavolezza, pour voir les premiers coureurs arriver. Il est à 15km du départ et le premier coureur mettra à peine 1h45 pour arriver… Mouais… ben on ne prend pas la même chose au petit-déjeuner… ou alors il s’entraine vraiment le garçon, notion que je ne maîtrise pas des masses il faut bien le reconnaître ! Il faut voir ces forçats de la montagne arriver les uns après les autres, cherchant le ravito d’un air inquiet. Certains ont le sourire, plaisantent avec les bénévoles, d’autres ont déjà le sourire crispé des personnes qui se demandent si ça va passer, s’ils n’ont pas vu plus gros que leur ventre ou leur désir profond de se mesurer à quelque chose d’hors norme. Il nous faut déjà repartir pour aller un peu plus loin sur le parcours, à un endroit qui vaut à lui seul le déplacement. Nous allons rejoindre après une nouvelle grimpette en téléphérique Fuorcla Surlej et son célèbre refuge tenu par la non moins célèbre Claudia. Cette femme hors du commun tient d’une poigne de fer sa maison et réchauffe le marcheur frigorifié de soupes et autres œufs bacon dont elle a le secret. Je vous jure c’est dans des moments pareils que j’adore mon job en fait ! Ce type de rencontre du 3ème type avec une femme qui parle à peine anglais, qui vit là seule avec ses deux chiens, que voulez-vous, moi ça me parle et j’adore. Pendant que je bois mon thé peppermint bien chaud sous le crachin plus breton que suisse, passent inexorablement des coureurs qui, comme dans le désert, sont à la recherche de leur oasis, à savoir le ravito qui se trouve à 2km seulement de notre refuge. Il faut repartir, rejoindre la ville de Samedan où va être donné le départ du T141, à la nuit tombée. Je ne m’en cache pas, s’il y a bien un truc que je déteste, ce sont les départs de nuit. Autant je veux bien finir la nuit, ou avoir une nuit à jouer les chouettes dans la forêt, autant attaquer tout de suite, je n’aime pas. Et oui je sais, je suis tous les ans à l’UTMB et presque tous les ans à la SainteLyon mais pour la dernière justement ça passe parce que je fais l’aller de jour et j’enchaine avec lui. Pour la première… que voulez-vous que je vous dise… ça et la polaire sans manche qui mériterait à elle seule un sketch de Florence Foresti… bref, revenons-en à nos moutons, ou plutôt à nos coureurs ! C’est une scène assez surréaliste de voir cette petite troupe qui trépigne d’impatience de se jeter dans la nuit traversée de temps en temps par des coureurs de la première course qui ont déjà 60km dans les pattes et quelques mètres de dénivelé positif.

Irontrail 2014, Lunghinpass

Avant de rejoindre Savognin, lieu du départ du T81, nous allons en bons coureurs sérieux que nous sommes nous arrêter dans un kébab. Ah oui j’ai oublié de vous préciser un truc : nous ne sommes que 4 journalistes mais nous sommes tous coureurs et tous inscrits à une des courses, à savoir mon collègue espagnol et mon collègue japonais sur le 81 et mon collègue suisse et moi-même sur le 48. Mon collègue espagnol a décidé de se compliquer un peu la tache en venant accompagné de sa femme qui elle-même coureuse va prendre le départ du 48, le jeu étant bien entendu qu’il la prenne au passage pour faire la course avec elle. Allez, je vous divulgue déjà un petit secret : il va finir 2ème de sa distance et sa compagne sera première de sa catégorie et 4ème femme sur sa distance ! Faut que je me mette aux tapas moi… Revenons à notre kébab ! Histoire de faire un peu de glycogène je rajoute à mon kébab lady un paquet de chips démontrant par là même que la célèbre étude hautement scientifique publiée il y a peu est vraie : toute main plongée dans un sachet de chips replongera encore et encore sans s’arrêter jusqu’à ce que mort s’en suive ! Tout cela sous le regard désespéré de Stephen, le Suisse qui je le sens bien trouve que vraiment sa collègue française a une alimentation et un sens de la diététique sportive déplorable… Je parle rarement de nos conditions de logement parce que souvent elles n’en valent pas la peine mais là pour une fois je vais faire exception parce que j’ai eu la chance de séjourner une nuit dans un hôtel tellement décalé et éclatant que je veux partager avec vous cette adresse. L’hôtel Cube est un hôtel destiné à la pratique sportive sous toutes ses formes mais surtout le vélo l’été et le ski l’hiver forcément. A l’entrée des chambres vous avez une sorte de sas de rangement où vous pouvez stocker tout votre matériel sans craindre qu’on vous le vole la nuit. Tous les espaces communs sont dédiés aux enfants avec moult canapés moelleux, murs d’escalade et j’en passe. On se faisait la réflexion qu’en fait on ne pouvait rien casser et je me suis tout à fait vue revenir ici avec mes enfants. A 50 m de la réception dans un autre bâtiment, vous trouvez tout ce qui peut faire votre bonheur comme location de trucs à deux roues pour dévaler la montagne, il y a même des karts et des trottinettes tous terrains pour les mômes déchainés ou les grands enfants !

Bon tout ça pour dire que je suis avant tout ici pour aller encourager mes collègues qui partent sur le 81 à 10h du mat après un petit déjeuner que j’essaye de faire copieux puisque moi-même j’accrocherai mon dossard à 14h pour les rejoindre dans la bataille. Arrivée sur place j’ai la surprise de découvrir la présence de Guillaume Lenormand, coureur de la team Quechua qui est en fait venu accompagner sa compagne Mélanie Rousset qui fait partie de la team Mammut. Nous papotons allègrement comme si de rien était alors qu’ils s’apprêtent tous les deux à attaquer un ultra mais passons… Moi j’ai déjà des nœuds au ventre alors que je ne suis pas encore partie ! Coup de pistolet, les coureurs s’envolent encore une fois, il n’y a plus personne sur la place, le prochain j’y serai, je ferai partie des oiseaux qui prendront leur envol.

Alors que je me dirige vers l’hôtel, mon regard est attiré par un homme qui s’avance, le pas lourd, le regard baissé vers le sol, il regarde ses pieds, comme si le jour était trop difficile à affronter ou plutôt sa vérité. Il n’y a pas besoin d’être devin pour comprendre que cet homme a abandonné… Il marche doucement son sac sur le dos, son dossard pendant à l’arrière, on a l’impression qu’il porte le plus lourd fardeau qui soit, que son petit sac à dos pèse des tonnes. Une femme s’avance vers lui, d’abord en courant, puis doucement elle aussi. Elle lui ouvre les bras, il s’y précipite, et l’homme pleure… en silence, il ne sanglote pas, les larmes coulent sans bruit sur son visage… Quelques secondes qui durent l’éternité toute entière. Elle finit par le regarder, par prendre son visage entre ses mains pour lui parler. Là aussi pas la peine d’être devin pour savoir que cette femme tente de le réconforter, elle lui parle doucement une main tendrement posée sur sa joue, elle doit lui dire qu’il a pris la bonne décision, qu’il ne doit rien regretter, qu’il reviendra peut être l’année prochaine prendre sa revanche, que sais-je encore. Et ils partent tous les deux, doucement vers leur voiture. Cette scène me bouleverse au plus haut point parce que ces moments qui suivent l’abandon sont extrêmement durs et violents pour ceux qui les vivent et pour ceux qui en subiront peut-être les conséquences. Il n’est pas toujours simple pour notre entourage de comprendre nos motivations, ce qui nous anime, qui nous fait, nous les coureurs d’ultra, aller plus loin, chercher ce qui n’existe pas au fond, la réponse à des questions qui n’auraient peut-être jamais fallu se poser. Comment expliquer, comment comprendre que nous allons au devant de la souffrance physique et qu’il nous arrive d’être désespéré parce que nous n’avons pas été assez forts ce jour là pour lui faire face et l’affronter les yeux dans les yeux. Rendre un dossard n’est jamais facile. Je ne parle pas de certains coureurs d’élite qui n’hésitent pas à bâcher pour éviter de mettre en péril le reste de leur saison. Je parle de ces coureurs anonymes dont je fais partie, qui ont souvent sacrifié tellement pour se retrouver là, hagard sur le bord du chemin à se demander pourquoi… L’abandon est comme une plaie ouverte qui mettra du temps à cicatriser, elle finira par le faire, mais la marque restera.

Irontrail 2014; Aufstieg zum Lunghinpass; hinten: Lunghinsee

Il nous faut déjà partir, rejoindre Lenzerheide pour le départ de ce qui sera ma course. Je ne sais que trop bien que je ne suis pas prête pour affronter tout ça. J’ai regardé un peu le dénivelé et j’ai vite compris que j’allais en baver pour finir mais bon, pas le choix, il est trop tard pour reculer. La zone de départ est totalement surréaliste quand on y pense : une centaine de coureurs là aussi attendent tranquillement dans l’herbe au soleil, que l’organisation installe l’arche de départ. Je pique-nique de mon côté après m’être changée dans la salle polyvalente située juste à côté. L’attaché de presse est mort de rire quand il me voit débarquer avec mon tee-shirt rose du Verbier. Ah oui je ne vous ai pas expliqué ma nouvelle lubie… Je porte dorénavant les tee-shirts des courses où j’ai abandonné pour conjurer le mauvais sort… Cherchez pas, vous avez tort, je suis déjà collector ! Alors que j’avais expliqué la veille à la présentation des chaussures de la marque que je saturais du rose, évidemment ça fait un peu désordre. Il rigole beaucoup moins lorsqu’il découvre que j’ai réellement l’intention de partir avec une paire de chaussures neuves Mammut pour voir ce qu’elles ont sous la semelle… Il me fait promettre que je ne le rendrai pas responsable de quoique ce soit s’il m’arrivait malheur !

Le départ approche, chose amusante, aucun coureur n’ose se coller sous l’arche comme s’ils avaient peur d’y aller. Je plonge dans ma bulle avec ma musique, branche le gps que pour une fois j’ai chargé et pan c’est parti. Les premiers km sont plutôt roulants et surtout le premier dénivelé est plus que raisonnable quand on y pense. Au bout de 30 ou 45 minutes surgit derrière moi José, mon Espagnol à la recherche de sa Chimène. Je lui indique qu’elle est à 5 minutes de moi, pas plus, je le vois accélérer et grâce à une partie du parcours un peu dégagé je les apercevrai au loin ravis de se retrouver. Ils s’embrassent, ils repartent et je ne les reverrai plus… Enfin si, sur leur podium le lendemain ! Je sais déjà que je vais faire ma course quasiment seule, déjà à cause de la barrière de la langue, ensuite parce que je sais que ma fatigue et mes soucis de santé m’interdisent de me déconcentrer. La première difficulté sera l’ascension vers le sommet de Weisshorn, 2653m d’altitude. Je serre les dents, c’est pénible, mais je ne lâche rien. Je le savais, je m’y étais préparée psychologiquement parlant, donc pas de surprise. Arrivée en haut, je découvre dépitée qu’il y a un ravito non prévu dans le programme qui ne propose que de l’eau… Je me serais bien pris une bonne rasade de coca moi ! Je profite de cette pause pour me changer et enfiler un haut manches longues quechua que j’ai pris avec moi et je rajoute un gilet sans manche Nike. Nous allons descendre sur l’autre versant et l’ombre est déjà là, le froid aussi. Certes ce n’est pas l’hiver, je vous le concède aisément mais je pense que tout coureur qui a eu froid au ventre sait de quoi je parle. Stephen me retrouve au sommet et repart sans que je le réalise en fait. J’attaque la descente vers Arosa et son ravito. Il y a 5 km qui se font sans trop de souci pour être honnête. Certes, je suis tranquille dans les descentes parce que j’ai une sainte trouille de l’entorse due à une seconde d’inattention mais j’avance à mon rythme.

Alors que j’arrive en vue du village, j’entends un coureur qui parle français, je me retourne et je découvre Guillaume Lenormand qui va me faire l’honneur et la joie de parcourir quelques km à mes côtés. Nous reprenons notre conversation là où nous l’avons laissée et nous fonçons vers le ravito, bien décidés l’un et l’autre à reprendre quelques forces. Il espère finir avant la nuit mais moi je sais que ma vitesse moyenne ne me le permettra pas. Ah oui j’ai oublié de préciser : je voulais arriver avant minuit, histoire de faire ma Cendrillon. J’avais espéré 22h et j’ai vite compris en regardant le dénivelé qu’il fallait se montrer raisonnable sur ce coup là et rester sur des objectifs accessibles. Le ravito est enfin là et je découvre amusée que l’amour des blockhaus chez les Suisses n’est pas une légende ! Oui bon ok j’en rajoute un peu… Comme tout est souterrain, on a vraiment l’impression d’être dans un décor de films de la seconde guerre. Il y a une première pièce avec des lits superposés pour accueillir le coureur en détresse des longues distances, un coin cuisine où officie la cantinière qui s’occupe de rassasier le trouffion, il y a même des bouteilles de bière et des cacahuètes. Personnellement j’avale mon traditionnel bouillon avec trempouille de pain et rinçage des dents au coca. Nous repartons finalement assez rapidement parce que qu’on le veuille ou non, ça tient un peu de mouroir cette histoire. Je n’ose imaginer l’ambiance de ce lieu en pleine nuit lorsque les derniers de la longue distance viendront y trouver refuge. Notre duo improbable repart donc de plus belle et la conversation avec. Nous allons voir deux biches à la sortie de la ville et je vais éviter d’être écrasée par un train grâce à la dextérité de Guillaume qui me retient. Punaise je ne l’avais pas vu celui là… ou plutôt je n’avais pas imaginé une seule seconde qu’on nous fasse traverser des rails en activité. Maintenant l’orga l’a peut être signalé quelque part mais moi et le règlement ça fait hélas deux. Bon, pour être aussi tout à fait honnête le chauffeur nous avait vus et il a tiré un coup de klaxon en passant devant nous. Nous repartons et force est de constater que tant que je suis en descente sur du bitume j’arrive à le suivre, mais dès que cela grimpe et que ça devient un tout petit peu technique, y a pas à dire, je ne suis plus du tout à la hauteur. Je laisse donc filer mon compagnon de route improbable vers d’autres aventures où la blonde du trail n’a pas vraiment sa place.

Irontrail 2014; Aufstieg zum Lunghinpass; hinten: Lunghinsee

Bon vous n’avez rien remarqué ? Nous en sommes à la page 5 format word et il ne m’est rien arrivé… ça ne vous parait pas étrange non ? il n’y a rien qui vous surprend là ? Eh oh c’est moi !!! La reine des cata, des gps faiblard, des « achevez-moi ici, je veux mourir »… Vous n’imaginiez quand même pas que je vais faire 48 bornes comme ça la fleur au bâton et la chaussure de trail légère quand même ! Bref tout ça pour dire que je finis par m’arrêter encore un peu pour enfiler ma veste imperméable parce que je caille. Si ça continue je vais finir en combinaison de ski et moon boot moi… D’ailleurs, je me faisais une réflexion : les hokka en fait c’est la version courte des moon boot non ? Je profite de mon arrêt pour poser aussi ma casquette et installer fièrement ma super méga frontale nao sur mon front. Tant qu’à s’arrêter autant faire aussi dans l’utile. Un vieux monsieur très inquiet est d’ailleurs sorti de son chalet pour prendre de mes nouvelles… je dois commencer à avoir une sale tronche moi. Bref je repars de plus belle, ça descend et moi ça me va toujours quand ça descend. Ce que j’aime moins c’est quand le soleil descend lui aussi… J’ai un coureur en vue que j’accroche et je tente de papoter. Ok je suis tombée sur un autiste… Bon ben je garde ma musique qui braille dans mes oreilles alors. La nuit tombe, j’allume mon phare mais mon compagnon qui ouvre la route reste désespérément dans le noir. Punaise, je suis tombée sur Batman ou quoi ? L’homme chauve-souris qui se balade sans lumière juste aux ultrasons c’est ça ? Je finis par lui demander s’il a bien pris une lampe c’est dire ! Il me répond que oui il a ce qu’il faut mais reste dans mon faisceau. Bon ben si je peux être sa lumière d’un soir pourquoi pas ! Arrive ensuite un autre coureur qui a clairement accéléré pour nous rattraper. Il engage la conversation et m’avoue qu’il adore ma lampe, qu’il voit mal la nuit et qu’il va rester avec moi. J’aime les déclarations d’amour comme ça, sans arrière-pensée, appelez-moi Miss Petzl ce soir !

Les km défilent et nous finissons par dépasser Rain Man qui reste désespérément dans le noir. Nous savons qu’il y a un ravito pas loin et qu’ensuite 2km de grimpette et 5km de descente nous délivrerons du mal, seigneur. Petite pause auprès de bénévoles aux petits soins forcément qui insistent pour que je mange un peu. Mais je n’ai pas faim moi et j’ai juste 7 km à faire, un peu plus que la Parisienne… Je ne vais pas me taper une entrecôte frites pour ça quand même. Je vous jure, rien qu’à l’écrire là comme ça je me marre toute seule devant mon écran… en altitude il y a moins d’oxygène pour alimenter le cerveau cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Comment j’ai pu imaginer une seule seconde que ça allait passer comme une lettre à la poste, non mais franchement ! J’attaque la montée, laissant mon compagnon à sa grignote même si je sais qu’il ne devrait pas tarder ce qu’il fait d’ailleurs. Nous repartons de plus belle et là ça commence par un grand classique : mon gps rend l’âme. Bon maintenant rien de grave vu la distance qu’il me reste à parcourir. Mais j’aurais dû y voir un signe. La montée devient de plus en plus exigeante, je m’asphyxie de plus en plus, mon compagnon est déjà parti et je commence ma longue, très longue agonie… Combien de temps cela a duré ? Franchement je ne le sais pas et surtout je ne veux pas le savoir !!! Je grimpe, caillou après caillou, je m’assois régulièrement rien que pour soulager mon dos qui hurle de douleur. J’ai la tête qui tourne, des frissons, punaise mais je ne vais quand même pas capituler là, si prêt du but. Et puis de toute façon qui viendrait me chercher je vous le demande ? D’autres coureurs me doublent sans un mot d’encouragement mais je lis sur leur visage la souffrance partagée. Ce n’est pas un chemin particulièrement roulant non plus mais bon ça ne suffit pas à expliquer ma déroute non plus. Le plus difficile c’est de voir au loin des frontales, d’être totalement perdue, sans repère, sans pouvoir estimer ce qu’il reste à parcourir. Je n’aime pas la nuit !!!

Je finis par capituler et je m’assois sur un gros caillou, j’ouvre mon sac, sors une compote histoire de recharger les batteries et surtout de faire un break moralement et nerveusement parce qu’en fait là, à ce moment précis, je suis à bout. Ma compote avalée, je me relève, tant bien que mal, je reprends mes bâtons, je fais, allez à la louche 100m et je vois le panneau, ce foutu petit panneau indiquant qu’il reste 5km, 5 merveilleux km de descente vers Davos et je pleure. Sacré nom de nom, j’y suis arrivée. Le panneau était là, juste à côté de moi échouée sur mon gros caillou et je ne l’avais pas vu, comme je ne vois pas les contrôleurs qui s’agitent bien emmitouflés dans leurs couvertures et qui veulent mon numéro de dossard ! Bon ok je mouche mon nez, je me redresse et j’attaque la descente bien décidée à en finir une bonne fois pour toute. Je sais que je suis dans mes temps donc je m’accroche mais surtout je reste attentive parce qu’évidemment ils n’ont pas non plus aménagé une autoroute parfaitement lisse parce que j’arrivais. La première partie de la descente est bien raide sur l’herbe bien glissante avec des cailloux, des gros trous, bref tout ça pour dire que je voudrais éviter de me faire une cheville. Mais qui dit « je regarde où je fous mes pieds », dit immanquablement « mince elle est passée où du coup cette balise ? ». Je double deux coureurs qui s’accrochent eux aussi à ma super lampe parce qu’ils pataugent un peu dans la semoule. Nous adoptons un principe simple de la fille pas compliquée et pas forcément douée en math : la ligne droite. Le sentier, ben il reste où il est le sentier, de toute façon, on ne voit pas où il est ! Et je vous le donne en mille… Allez, vous avez deux secondes pour trouver… Et oui ma frontale se met elle aussi à avoir des faiblesses. Ben tiens, tant qu’on y est… Ah mais là je ne trouve pas ça drôle du tout, mais alors pas du tout ! J’ai bien entendu une frontale de rechange dans mon sac avec tout un jeu de piles, je suis blonde, pas demeurée non plus mais l’idée de m’arrêter encore pour fouiller dans mon barda, là franchement non, mais alors non, non et non. Du coup j’accélère, je perds mes deux compagnons de route, et je fonce vers Davos. Heureusement j’arrive sur un chemin de forêt, synonyme parce que j’ai quand même des souvenirs de géo que la ville n’est pas non plus à des km. Ça devient bien roulant et je passe franchement la seconde, je dois courir à 10 ou 11 à l’heure ce qui me donne, ne vous moquez pas, l’impression de voler. Tout d’un coup j’aperçois une lumière en contre-bas. Ok j’accélère encore pour aller le rejoindre et pouvoir ainsi partager sa lumière jusqu’à l’arrivée si la mienne me lâchait totalement. Et merde il accélère le salaud… Oh mais attends tu vas voir, moi aussi je sais le faire ! Je ne lâche rien et là franchement je ne sais pas où j’ai trouvé la force de courir aussi vite, je te pète un 3h30 sur marathon à cette vitesse là. Ah oui tiens quelqu’un a un marathon intégralement en descente pour moi ? Nous passons devant la terrasse d’un restaurant, 3 clients nous encouragent, je lève mon bras triomphant en criant un truc intelligent genre « géronimo » et tous les clients du coup se lèvent pour m’applaudir. Ça fait chaud au cœur cette histoire. Ah oui mince mon coureur il est où ? Bah de toute façon ce n’est pas très grave, les lumières de la ville sont là et je n’ai plus besoin de lui. Mais je m’accroche toujours et lorsque ça devient plat, je continue dans ma lancée et j’arrive enfin à son niveau et je découvre Rain Man ! Non mais il m’a doublé où lui ? Oui bon ok je sais… Dans la montée… Je lui souris, il me sourit et là me dit un truc de dingue (en anglais heureusement parce que moi la langue locale je ne maîtrise pas) « ah je suis content de finir avec vous ». Et là mon coureur autiste se met à bavasser comme une pie. Nous passons la ligne d’arrivée joyeusement, il me tombe dans les bras et me claque 3 bises bien transpirantes (et je parle de moi pour la transpiration !). On a fini, il est 23h34, je voulais arriver avant minuit comme Cendrillon et j’ai fini. Ok ça manque un peu de prince charmant et j’ai eu de la viande des grisons à la place de la citrouille mais bon, on ne va pas faire sa difficile non plus !

Je me dirige au CP pour qu’ils récupèrent le tracker (ils avaient peur de me perdre !), la puce et devinez quoi ? Comme cadeau à l’arrivée j’ai eu une frontale Mammut ! Ils ne manquent pas d’humour dans le coin !

Ps : pour la petite histoire, Stephen mon collègue est finalement arrivé 20 minutes après moi. Apparemment je l’ai doublé et je ne l’ai pas du tout calculé ! Comme quoi quand on est sur une course, ben on est sur une course…

Pss : pour une autre petite histoire, l’édition 2014 a vu la victoire d’une femme sur le 200… Alors les garçons ? Qu’est-ce qu’on attend ? 

Crédit photo : Robert Bösch / Archiv Mammut

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