Run : Kotcha, « On est partis de la feuille blanche avec Kipchoge et Kilian »

Lancée fin 2025, l’application française Kotcha a rapidement fait parler d’elle en réunissant deux légendes de l’endurance parmi ses cofondateurs : Eliud Kipchoge, premier homme à passer sous les deux heures au marathon, et Kilian Jornet, quadruple vainqueur de l’UTMB. Sa promesse : des plans d’entraînement personnalisés par l’intelligence artificielle, mais fondés sur les méthodes des champions. Quelques mois après son lancement, la start-up revendique plus de 50 000 utilisateurs et une levée de 3,5 millions d’euros. Nous avons interrogé son fondateur et CEO, Ben Dupont, durant la semaine UTMB, sur la genèse du projet, la place réelle de l’IA et sa vision du coaching.

La genèse du projet

Run, Fit & Fun : Pour commencer, d’où est venue l’idée de l’application ?

Ben Dupont : Nous sommes une équipe de passionnés, à la fois de course à pied et de tech. Personnellement, je cours depuis dix ans, sur route comme sur trail, et j’ai donc utilisé à peu près tous les produits du marché. Notre vision était de créer l’application de référence pour les coureurs qui veulent se dépasser, sur route et sur trail. Et nous voulions le faire en la construisant avec des athlètes emblématiques, qui incarnent ce dépassement. Nous avons commencé par la route, avec Eliud Kipchoge, le premier homme à passer sous les deux heures au marathon. Mais dès le départ, nous savions que nous ferions le trail, et que nous voulions le faire avec quelqu’un comme Kilian Jornet.

S’adresser à tous les coureurs

Run, Fit & Fun : Votre marché, c’est le dépassement de soi. Concrètement, cela signifie quoi ? Vous visez les coureurs très rapides ?

Ben Dupont : Non, nous nous adressons à tous les coureurs. Que vous soyez débutant et vouliez boucler votre premier 5 km, ou que vous visiez les 3 heures au marathon après en avoir déjà couru cinq ou six. Du débutant à celui qui court depuis dix ans, tous ceux qui veulent se challenger et se prouver qu’ils sont capables de telle ou telle performance.

Quelle place pour l’intelligence artificielle ?

Run, Fit & Fun : Utilisez-vous l’IA ?

Ben Dupont : Nous utilisons de l’IA, mais pas seulement. La plupart de nos plans d’entraînement et de coaching ont été construits avec l’équipe d’Eliud Kipchoge, ses coachs, et avec Kilian directement. Sur la création des plans, nous avons une conviction très forte : 80 % ne sont pas générés par l’IA. Ce sont des plans que nous avons bâtis avec eux, puis que nous personnalisons selon chaque coureur. Cela nous donne une base pour planifier la saison de chacun en fonction de ses objectifs. Beaucoup d’applications le font. Mais nous avons une méthode et un style particuliers, ceux de champions. Et par-dessus, nous utilisons l’IA pour personnaliser.

Car tous les coureurs le savent : aucun plan ne se déroule comme prévu. La plupart des applications du marché vous donnent votre plan trois ou quatre mois à l’avance. Or il n’a aucun sens de vous annoncer la séance que vous ferez dans trois mois, à telle allure. Peut-être découvrira-t-on que vous êtes très fort en endurance, mais moins en vitesse. Peut-être aurez-vous des déplacements professionnels, ou d’autres imprévus qui obligent à adapter. C’est là que nous sommes vraiment différents.

Groupe de quatre personnes discutant autour d'une table, examinant des documents, avec des livres et des trophées en arrière-plan.

Une adaptation en continu

Run, Fit & Fun : Justement, comment fonctionne cette adaptation ?

Ben Dupont : Nous utilisons l’IA à plusieurs niveaux. Chaque semaine, nos utilisateurs nous laissent des notes vocales dans l’application, après chaque séance et après chaque semaine, pour indiquer à leur coach comment cela s’est passé. En fin de semaine, l’IA reconstruit la suite du plan à partir de tous ces retours.

Run, Fit & Fun : Pour prendre un exemple que je connais bien, en tant qu’utilisatrice de RunMotion : lorsque je paramètre l’application et que je vise un marathon à une date donnée, j’obtiens immédiatement mon plan sur trois mois. Il existe bien une option payante pour déplacer une séance, mais si j’indique « aujourd’hui, je ne peux pas », la séance n’est pas vraiment réinterprétée derrière. J’ai récemment abordé ce sujet lors d’un podcast avec Jérôme, de montre-gps.com : l’irruption de l’IA dans le coaching a été l’un de nos principaux points de discussion. L’un des enjeux d’avenir, c’est précisément cela : si l’on ne peut pas faire sa séance du mardi, la basculer au mercredi n’a pas nécessairement de sens.

Ben Dupont : Exactement. Et sur ce point, il nous arrive même de devoir convaincre nos utilisateurs. Ceux qui ont l’habitude des plans statiques y tiennent, alors que ceux qui ont connu de vrais coachs apprécient que l’on adapte leur plan à leur situation. Les cas d’usage sont nombreux. Nous sommes la seule application qui permette aux femmes, lorsqu’elles ont leurs règles (cela empêche certaines de s’entraîner, d’autres non), de signaler que ce n’est pas le bon jour pour leur séance et de demander comment l’adapter. Pendant les épisodes de canicule que nous avons connus, l’application indique spontanément qu’il vaut mieux reporter un fractionné, ou le réaliser sur tapis en salle climatisée. Et nous sommes la seule application qui, en fin de semaine, recalcule l’intégralité du plan. Car certains utilisateurs se sont surévalués au départ, tandis que d’autres progressent plus vite. Moi-même, par exemple : j’ai beaucoup couru pendant dix ans, puis nettement moins pendant un an, au moment où nous lancions Kotcha. J’ai retrouvé mon niveau très rapidement, bien plus vite qu’un débutant. Tout cela, l’application permet de l’ajuster chaque semaine.

Kilian Jornet et Eliud Kipchoge, cofondateurs plutôt qu’égéries

Run, Fit & Fun : Kilian Jornet n’est donc pas seulement une image sur un site ?

Ben Dupont : Pas du tout. Dans la plupart des partenariats que l’on observe, le produit vient d’abord, et l’on va chercher l’égérie ensuite. Nous avons fait l’inverse à chaque fois. Pour la route, tout a commencé avec Eliud. J’ai commencé à travailler sur Kotcha à la mi-décembre, et dès le 15 février, j’étais au Kenya, sur son camp d’entraînement, pour rencontrer Eliud, les autres athlètes de l’équipe et les coachs. Nous n’avions encore rien construit. Tout part de discussions menées ensemble. Ce ne sont pas des contrats de sponsoring : ce sont des cofondateurs et des actionnaires de la société. C’est un engagement de long terme. Avec Kilian, la démarche a été identique. En décembre dernier, nous avions lancé la partie route et marathon, mais rien sur le trail. Nous avons réussi à le rencontrer, et il m’a dit vouloir construire la même chose avec nous. Nous avons travaillé ensemble à Majorque, poursuivi les échanges, et bâti à deux la version que nous avons lancée. À chaque fois, nous partons de la feuille blanche avec eux. Ce sont ensuite de très forts ambassadeurs, bien sûr, mais c’est avant tout leur style qui nous intéresse.

Run, Fit & Fun : Leur style ?

Ben Dupont : Il existe une grande diversité de styles de coaching. L’entraînement norvégien, comme celui de Jakob Ingebrigtsen, en est un. L’entraînement kényan en est un autre, très particulier. C’est aussi ce que nous voulons proposer. Cela ne plaît pas à tout le monde, et c’est tant mieux. 80 % de nos utilisateurs poursuivent leur entraînement avec nous après leur première séance, ce qui est considérable. Mais cela signifie aussi qu’un sur cinq n’y retrouve pas son style, que ce n’est pas ce qu’il cherchait. Et c’est très bien ainsi : nous cherchons à ne laisser personne indifférent. Il faut assumer une opinion forte sur le coaching.

Deux hommes discutent autour d'une table, avec un ordinateur portable et une chaussure de sport sur la surface, dans un environnement de bureau moderne.

Ne pas chercher à être tout pour tout le monde

Run, Fit & Fun : Je partage assez ce point de vue. À titre professionnel, j’ai comparé RunMotion et Campus Coach, pour citer les deux applications les plus connues. Selon moi, la valeur ajoutée de Campus Coach tient à sa dimension communautaire, dont je me sers peu personnellement. Mais je sais, pour en avoir discuté avec des utilisateurs, qu’elle est essentielle à leurs yeux. Chaque application a sa spécificité, et il ne faut pas hésiter à en tester plusieurs pour trouver celle qui nous correspond.

Ben Dupont : Exactement. Vouloir être tout pour tout le monde ne peut pas fonctionner. Nous sommes très concentrés sur trois piliers, sur lesquels nous voulons être les meilleurs : la planification, l’adaptation et la motivation. C’est notre vision actuelle. Nous souhaitons développer beaucoup d’autres choses par la suite, mais ce sont les trois piliers les plus importants à nos yeux.

La frustration à l’origine du projet

Run, Fit & Fun : Une question plus personnelle : quelle a été la frustration précise qui vous a conduit, un jour, à vous dire qu’il fallait créer cette application ?

Ben Dupont : J’ai le parcours typique de celui qui s’est mis à courir il y a une dizaine d’années. Un 10 km, un semi, puis des plans que je construisais moi-même à partir de contenus trouvés sur Internet. Un marathon, deux marathons, avec la volonté de progresser. Au troisième, j’ai testé une application, et j’ai été déçu : l’adaptation n’était pas au rendez-vous. Les séances ne me convenaient pas, mon emploi du temps professionnel ne me permettait pas d’en faire cinq par semaine, j’en préférais quatre plus longues, et je n’y parvenais pas. Chacun a ses contraintes. C’est de là qu’est née la frustration.

Ensuite, pour passer de cette frustration à un véritable projet, il a fallu une succession d’éléments. Mais surtout, mon métier consistait depuis quinze ans à construire des applications. C’est la grande différence avec d’autres acteurs, comme RunMotion, qui disposent d’un solide bagage de coachs et viennent du monde de la course. Moi, je ne suis pas coach : je suis le fondateur de la société. Le coaching vient d’Eliud, de Kilian. Notre métier d’origine, c’est de construire des applications. Lorsque ma passion pour la course a rencontré cette frustration, je débordais d’idées. Avec l’arrivée des bonnes technologies et de belles rencontres, tout est allé très vite : j’ai commencé à la mi-décembre 2024, scellé l’accord avec Eliud deux mois plus tard, et nous avons constitué la société ensemble le mois suivant. Au fond, je savais exactement quel produit j’avais envie d’utiliser.

Conclusion

Au terme de cet échange, c’est la cohérence de la démarche qui frappe. Là où beaucoup d’applications apposent un nom de champion sur un produit déjà ficelé, Kotcha revendique l’inverse : partir de la méthode des athlètes, puis laisser l’IA l’ajuster à chacun. Reste à voir, sur la durée et sur le terrain, si cette adaptation tient ses promesses, car c’est précisément là que la plupart des outils du marché montrent leurs limites. Une chose est sûre : dans un secteur encombré, Kotcha assume une identité forte, et c’est déjà une prise de position en soi. L’insta de l’application est à retrouver ici.

L’abonnement est à 14,99€ par mois. Le coût annuel est de 109,99€.

Logo de Kotcha avec trois oiseaux rouges en vol au-dessus du texte 'KOTCHA' en lettres noires.