Comme beaucoup je pense, j’ai suivi de loin, la trop courte expérience de Casquette Verte sur son premier ultra de l’année, Arc of Attrition, une course pour le moment assez peu connue des traileurs français. Comme il se trouve que son camarade préféré de off et autres petits délires, Loïc était aussi dans la place et qu’il est allé un peu plus loin qu’Alex, je lui ai demandé un petit débriefing, histoire de vous donner des pistes si jamais vous aviez vous aussi envie de traverser la Manche l’année prochaine pour aller vivre le trail façon « God save the King » !
Un parcours mais plusieurs scénarios possibles…
C’est une course assez particulière, parce que sur le papier, c’est « juste » une course de bord de mer, quelque chose comme un 4/10 en difficulté. Mais sa place dans l’année fait que la météo peut complètement changer la donne et transformer ça en beaucoup plus exigeant, parfois l’équivalent d’un 8/10 ou davantage. En fonction du temps qu’il fait, tu te retrouves avec un vrai facteur multiplicateur de difficulté. Les conséquences sont simples : tu ne peux pas te permettre d’y aller sans préparation. Tu ne peux pas gérer un 4/10 comme tu gères un 12/10, il faut donc être prêt pour les deux scénarios.
Ce n’est donc pas une course à faire pour « aller chercher quatre points » facilement, comme sur certaines épreuves où le profil n’est pas très difficile et où, même avec une météo moyenne, ça passe sans trop de problèmes. Là, le tracé n’est pas spécialement complexe ou technique en soi, mais dans certaines conditions, il se transforme totalement. C’est un peu comme à la fin d’une grosse épreuve de type Diagonale des Fous : un petit raidard de 50 mètres de dénivelé positif pourrait sembler anodin, mais si la pluie s’est invitée pendant deux semaines, ça devient une véritable patinoire, raide à monter comme à descendre. Le moindre détail de terrain se retrouve amplifié.
La furie de la mer en fond sonore…
Il y a tout de même un côté très plaisant dans cette difficulté, parce que tu es littéralement plongé dans des conditions rudes du début à la fin. Pour te donner une idée, je n’ai fait « que » 70 kilomètres et j’ai fini presque avec un acouphène, tellement le bruit de la mer qui se fracassait contre les falaises résonnait dans mon oreille gauche en continu. C’est vraiment particulier comme ambiance, mais aussi très marquant. C’est une course qui a un style à part.
La gestion de la nuit est aussi un élément central. À cette période de l’année, elle tombe aux alentours de 17 heures et le jour ne se lève qu’à 7 heures. Cela représente environ 14 heures de nuit à gérer, ce qui n’est pas un détail. C’est un aspect non négligeable qui ajoute une couche de complexité, autant mentalement que physiquement. Quand tu combines cette longue nuit avec une météo potentiellement difficile, tu obtiens un ensemble très exigeant, qui demande une vraie réflexion en amont que ce soit pour la préparation mais aussi pour l’équipement.
Le terrain, lui, est globalement bien tracé, mais marqué par les éléments. Les sentiers sont un peu « déchirés » par la mer et le vent, ce qui donne un côté brut et spectaculaire au paysage. Tu passes beaucoup de temps sur les falaises, dans un environnement très sauvage, puis tu redescends régulièrement dans de petits villages qui sont parfois encore plus charmants que ceux que tu peux voir en Irlande : maisons en pierre, petits ports, bateaux, ambiance maritime authentique. Visuellement, honnêtement, c’est difficile de faire plus beau. Il n’y a pas vraiment matière à débat sur ce point.
En revanche, il faut accepter l’idée que tu vas probablement passer les trois quarts, voire les deux tiers de la course de nuit. C’est un paramètre qui change beaucoup la perception de l’épreuve. Pour ma part, j’ai réellement eu peur à certains moments. J’ai finalement décidé d’abandonner, non pas par manque total de capacités, mais parce que je n’étais pas prêt à me mettre dans un état de fatigue extrême dès le début de saison. Deux fois, des rafales de vent sur les falaises m’ont littéralement déporté. Il n’y a pas d’autre façon de le dire, c’était vraiment limite et oui ça m’a fait peur, tout simplement.
Le tracé, en lui-même, est très lisible : on ne s’éloigne jamais vraiment de la côte. Cela peut paraître monotone, parce que le schéma se répète sans cesse : tu montes sur un plateau, tu descends dans un village, tu remontes une crique, tu redescends, et ainsi de suite. En pratique, ce n’est pas si dérangeant, parce que tu vois le relief et la côte évoluer au fil de la journée. En plein jour, tu portes loin le regard. Aux heures entre chien et loup, les lumières sont magnifiques, ce qui apporte une vraie beauté à l’expérience.

Une ambiance vraiment à part qui change des courses de montagne
Comme souvent sur les courses en bord de mer, l’ambiance humaine est assez détendue. Les gens sont généralement très cool, et l’atmosphère est moins « dramatique » que sur certaines courses de montagne où la prise de risque est immédiatement plus forte. La montagne reste largement plus dangereuse objectivement. Ici, dans le pire des cas, si la situation devient trop compliquée, l’organisation peut faire rentrer les coureurs vers l’intérieur des terres, les regrouper, et tout le monde peut être rapatrié en minibus relativement facilement. Le seul secteur vraiment délicat, c’est au bord de l’eau. Dès que tu t’éloignes un peu de la côte, tu peux te mettre à l’abri dans un village, te protéger sous un toit, t’enrouler dans une couverture de survie. Ce n’est pas comparable avec un sommet de col alpin, isolé et difficile d’accès.
Cela se ressent aussi dans la manière dont les organisateurs se permettent d’envoyer les gens sur le parcours par mauvaises conditions. Le niveau d’engagement reste nettement plus faible que sur des courses de haute montagne, où la logistique de secours est complexe, les accès sont lointains, et chaque erreur peut avoir des conséquences plus lourdes. Les ravitaillements étaient souvent situés dans des phares, des petits hôtels ou des bâtiments isolés mais accessibles tout en étant au bout du monde, ce qui donne un charme absolu et tellement dépaysant à l’ensemble.
L’ambiance générale est vraiment agréable. Les bénévoles, les coureurs, tout le monde est plutôt respectueux et bon esprit. Le règlement et la sécurité sont pris au sérieux, sans pour autant rendre l’événement pesant. C’est cadré sans être rigide, ce qui est très appréciable.
Bref vous l’aurez compris, même si je ne l’ai pas finie, je recommande vraiment cette course, mais pas comme une simple découverte faite sur un coup de tête. Cela doit être, selon moi, un véritable objectif de saison. Entre le moment où tu t’inscris et le jour J, le niveau de difficulté réel peut varier dans un rapport pouvant aller jusqu’à trois, en fonction des conditions. Si tu n’es pas préparé pour quelque chose comme un 12/10 en difficulté, cela ne vaut pas forcément le coup d’engager le déplacement, le budget, l’énergie et l’investissement mental.
Si je devais comparer, je recommanderais cette course plutôt que certaines courses irlandaises. Là-bas, le côté sauvage est parfois extrême : pas de balisage, très peu de structure, une organisation plus rudimentaire. Ici, même si la course est difficile, il y a une forme de « normalisation sécuritaire », un peu dans l’esprit des grands circuits type UTMB. Pour les coureurs peu habitués à ce genre d’environnement, c’est très rassurant. Pour les plus expérimentés, c’est aussi agréable, parce que cela enlève une part de charge mentale sans enlever tout le caractère de l’épreuve.
La logistique, en revanche, n’est pas ce qu’il y a de plus simple. C’est assez loin : il faut souvent passer par Bristol, puis compter environ 3 h 30 de route. Ce n’est pas l’aéroport le mieux relié ni le plus pratique. Une fois sur place, les gens sont vraiment sympathiques, l’accueil est bon. Les pubs et la nourriture sont au rendez-vous, mais le tout est un peu moins caricatural que ce que l’on peut trouver en Irlande, où l’imagerie laine, Guinness et folklore est parfois omniprésente. Là, on sent davantage la vie quotidienne, moins mise en scène, et c’est plutôt agréable.
Au final, c’est une course superbe, avec une difficulté très dépendante des conditions, mais tout à fait jouable pour quelqu’un de préparé. Avec un froid sec pendant une semaine et un terrain bien asséché, à mon niveau, je pense que terminer en 22 heures serait tout à fait réaliste, sans y laisser trop de plumes. Cette année, avec quinze jours de pluie avant le départ, ce n’était clairement pas le même scénario. Ce n’est pas une probabilité qu’on anticipe toujours bien, surtout en Angleterre, mais c’est un paramètre clé.
De mon côté, la déception est grande. J’ai bien entendu l’intention de revenir, mais en arrivant prêt pour un scénario « 12/10 », pas dans l’état d’esprit « je vais me faire un 5000 de dénivelé de plus, j’ai déjà 25 ultras au compteur, ça passera ». Je me suis pris un vrai retour de bâton. Je suis un peu dégoûté sur le moment, mais avec un peu de recul, c’est plutôt positif : cela remet les idées en place, évite de tomber dans l’excès de confiance et redonne du sens à la préparation. Je sais que je vais rebondir.
Le site de la course est à retrouver ici.
.À propos de « Arc of Attrition » : c’est un ultra-trail hivernal qui se déroule en Cornouailles, au sud-ouest de l’Angleterre, le long du South West Coast Path, un sentier côtier réputé pour ses falaises, ses criques et son terrain technique. Créée en 2015, l’épreuve est devenue au fil des années l’une des courses de trail les plus emblématiques du Royaume-Uni, passant d’une seule course de 100 miles à un événement majeur avec plusieurs formats de course.
L’événement propose aujourd’hui plusieurs distances : l’Arc 100M (environ 160 km et 5300mD+), l’Arc 100K (environ 80), l’Arc 50K (environ 41km) et le 20K (environ 25km). Les parcours sont en grande partie en point-à-point et relient des lieux emblématiques comme Coverack, Porthcurno, St Ives et Porthtowan, en suivant des sections exigeantes du sentier côtier des Cornouailles.
Arc of Attrition est aussi connue pour son ambiance conviviale et son fort esprit communautaire : l’événement est né et reste organisé par l’équipe MudCrew, un trio de passionnés, et rassemble chaque année une importante communauté de coureurs et de bénévoles locaux, ce qui contribue à son statut de course « mythique » dans le paysage du trail britannique.
En 2025, Arc of Attrition rejoint le circuit UTMB World Series, devenant ainsi le deuxième événement de ce circuit au Royaume-Uni après l’Ultra-Trail Snowdonia. Elle occupe une place à part dans le calendrier UTMB, car c’est la seule manche qui se déroule en janvier et l’unique événement du circuit en Europe entre novembre et mars, ce qui en fait un objectif hivernal spécifique pour les traileurs en quête d’un gros défi en début d’année.
Photos : Arc of Attrition by UTMB