Run : UMTB 2010, mon premier, inoubliable à jamais !

Forcément avec l’annulation de l’édition 2020 de l’UTMB, je me suis replongée dans mes souvenirs et je vous ai ressorti mon tout premier, celui qui m’a fait dire à peine la ligne d’arrivée passée « plus jamais » mais qui fait que tous les ans, dossard ou pas, je suis pourtant là-bas… A Chamonix… Le pays où l’ultra trail est roi !

Ce qu’il y a de bien avec moi c’est que les courses que je fais ne sont jamais de grand repos. Mais enfin là franchement, comme d’habitude, j’ai fait fort ! Pourquoi avoir choisi l’UTMB, moi qui n’aime définitivement pas la montagne autrement qu’en terrasse devant un bon vin chaud ou un Grand Marnier tonic sans oublier la traditionnelle une crêpe flambée ? Bon en vrai, j’adore la montagne, c’est plutôt elle qui ne semble pas m’apprécier… Mais voilà, moi aussi je voulais pouvoir dire un jour « j’y étais » tiens ! C’est lamentable comme raison, je sais mais c’est hélas la seule que j’ai pu trouver à ce jour. Ah oui, et puis il y a aussi cette histoire de points. C’est comme au supermarché, j’ai ma carte de fidélité, j’ai les points, je veux mon cadeau moi, j’y ai droit, même si nous sommes d’accord je n’ai absolument pas besoin de ce foutu micro-ondes… Tout avait pourtant commencé sous les pires hospices. Alors je résume en mode points négatifs versus points positifs.

Points négatifs :

  1. Je sors d’une semaine d’antibiothérapie de cheval qui m’a flinguée les intestins. Mon nouveau meilleur ami s’appelle immodium… Nous nous sommes fait mordre par une araignée à la campagne mon mari et moi. Coup de chance dans cette histoire, j’ai vu mon kiné qui a tout de suite senti que quelque chose clochait. J’ai appelé mon père médecin en sortant de son cabinet qui a lui-même appelé la pharmacie pour que je commence les antibio immédiatement afin d’enrayer l’infection déjà en route.
  2. J’ai 4 jours d’avance, je sais donc déjà que je vais me vider de mon sang pendant toute ma course. Comme en plus mes soucis de ce côté-là s’aggravent mois après mois (merci l’endométriose !), mes globules rouges sont aux abonnés absents… quelqu’un aurait de l’epo sur lui ? On passe en Italie non, y a moyen ?
  3. Conséquence directe, j’ai une tension, comment dire… un lamentin est plus rapide que moi question réaction.
  4. Guillaume ne sera pas à mes côtés, celui-ci ayant préféré les infirmières des urgences de Neuilly. Il a mis 24h de plus que moi avant d’aller consulter, la morsure a carrément nécessité un curetage en urgence… avec pansement et tout le toutim. Faire un suivi médical tout en suivant un ultra… A un moment faut arrêter de faire n’importe quoi.
  5. Et pour compléter le tableau question moral pourtant déjà bien bas, on vient de m’annoncer qu’il serait bon d’avancer ma mammo de contrôle annuel de 2 mois, rapport à des trucs un peu bizarres à la palpation…
  6. Ah oui j’oubliais, comme si cela ne suffisait pas la météo s’annonce catastrophique…

Point positif :

  1. Je suis logée à Megève et je viens de m’offrir une paire de cuissardes que j’avais déjà repérées pendant mes vacances en daim gris anthracite, des comme ça, ben j’en ai pas et en plus elles sont soldées à 50%. Bien entendu je ne vous donnerais pas le prix de départ, Guillaume lisant encore de temps à autre mes textes. Je préfère qu’il continue de croire qu’une paire de chaussures pour femmes coûte 20 € maxi ! Mais franchement elles sont juste top et me font des jambes à la Adriana.

Voilà, voilà… Pas très équilibrée cette liste… Mais je continue d’y croire et je suis contente d’aller faire mon tour sur le village expo pour voir les copains et discuter course à pied. Bon je continue un peu en mode fièvre acheteuse en ayant bien l’intention de tester tout, tout de suite maintenant. Quoi ? Comment ça il faut tester le matériel à l’entrainement ? sérieusement ? Qui écrit des trucs pareils ? Ah mince… moi… Mais tout le monde le sait, quand on s’achète une nouvelle paire de chaussures, on veut les porter tout de suite quitte à de taper des ampoules de folie, tout le monde le sait voyons. Bon revenons à cette course. Jeudi je vais à Chamonix pour retirer mon dossard et déjà je comprends que la ville entière vit au rythme de l’UTMB. C’est la première fois que je suis là cette semaine-là. C’est dingue, il y a des coureurs partout ! Ils sont faciles à reconnaître puisqu’ils ont tous leur sac avec eux… Mais quelle bande de rigolos ces mecs quand même… Plus de 24h avant la course ils sont déjà au taquet, prêts à prendre le départ. Je ne vais pas me moquer longtemps puisque je vais découvrir que le sac est obligatoire pour le retrait du dossard. Eh ben voilà, ça m’apprendra à me moquer des gens tiens ! Et surtout ça m’apprendra à ne pas lire le règlement ! Il me faudra donc attendre vendredi le retrait du précieux sésame. En attendant je cours d’un stand à l’autre, je tombe sur les copains, bref je papillonne. Retour le soir à Megève totalement épuisée et trop tard pour aller faire des courses à la supérette du coin. Ce sera donc encore des crozets retrouvés dans le placard pour le dîner.

Vendredi matin, je suis réveillée de bon heure par un sms de l’organisation, le premier d’une longue liste : « pensez à vous couvrir, il va faire froid et il va pleuvoir ». Je confirme, dehors c’est le déluge et je découvre que ma décapotable est conçue pour les pays chauds, pas pour les orages de montagne… Ma veste imperméable, je l’ai testé plus tôt que prévu !
Je récupère enfin mon dossard, je me fais baguer comme un pigeon et j’ai le droit aux honneurs des caméras pour le film qui doit se réaliser sur la course. Cool, avec la pluie, je ressemble à un rat trempé sortant des égouts, nickel pour passer à la télé ! Déjeuner avec Thierry Sellem et toute sa bande de copains. Il faut que je vous présente Thierry puisqu’il va jouer un grand rôle dans toute cette aventure. Il est le patron de Crazy Runners Shop (une super boutique dans le 7ème à Paris) et il est entré en contact avec moi sans savoir que nous serions tous les deux au départ de l’UTMB pour un tout autre sujet. Lui s’est déjà frotté à la bête deux fois et quand il me propose de tenter de le suivre, j’accepte avec plaisir, même si vu le niveau du garçon sur bitume, j’ai un peu peur de ne pas être à la hauteur. Mais bon, partir accompagnée de quelqu’un qui connaît le parcours me rassure un peu. Je rencontre Nathalie son épouse à l’occasion du déjeuner (enfin ex épouse maintenant mais comme le disent si bien les inconnus « cela ne nous regarde pas ! ») et c’est pour moi un coup de foudre amical immédiat. Vous savez la sensation que l’on va bien s’entendre. Je suis sensée me reposer un peu après le déjeuner mais je me retrouve à papoter sac de trail en terrasse d’un café avec Fabien, le concepteur des sacs Oxsitis qui ne le sait pas encore (et moi non plus d’ailleurs) sera ma marque fétiche pour mes ultras en étapes quelques années plus tard. Voilà comment je me retrouve à m’habiller dans les toilettes de l’hôtel qui m’accueillera dimanche matin après ma course puisque j’ai juste pris une place de parking pour ma précieuse qui doit dormir au chaud. Vous l’avez compris, Titine est comme moi, elle n’aime pas la pluie ! Je passe à la salle presse pour les dernières nouvelles et pas de doute la météo n’est pas favorable. J’en profite pour accrocher mon dossard, me tartiner les pieds et faire un dernier pipi avant le grand saut vers l’inconnu.

Parlons un peu mon équipement :

  • Tenue Skins, marque que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, pour faire comme ma copine Valérie Levai, ultra traileuse aguerrie s’il en est, pour me porter chance.
  • Mes Columbia Ravenous aux pieds avec des guêtres Raidlight imperméables. Oui je portais du Columbia avant même que la marque soit partenaire, comme quoi j’ai toujours été une grande influenceuse comme fille.
  • Mon blouson bleu turquoise Brooks pour aller avec ma tenue et parce qu’il a vu l’Antarctique alors rien ne lui fait peur
  • Un nouveau sac Nathan sur le dos trouvé sur le village la veille de la course… No comment !
  • Des bâtons Leki pour filles, super légers
  • Et pleins de porte-bonheurs donnés par mes enfants !

Je retrouve Thierry et Nathalie, je souhaite bonne route à Pascal Boutreau, journaliste pour l’Equipe qui m’avait fait l’honneur de parler un peu de moi dans une de ses chroniques et qui prend le départ lui aussi. Ça se bouscule, la pression monte… Je ne sais pas si c’est dû au fait que tout le monde sent déjà que ce sera une édition hors norme mais il règne sur cette place une ambiance très particulière. J’ai la trouille, le palpitant au maximum. Je n’ai jamais ressenti ça sur aucun départ de course à ce jour. Isabelle, mon ange gardien de la Transahariana m’a prévenu : « tu te mets bien à gauche et je te fais un bisou au vol ». Elle a la charge de tout le staff infirmier mais elle est toujours là pour tous ses amis, je ne sais même pas comment elle fait. La musique retentit et c’est parti. Bien entendu ça se bouscule, on ne court pas, on marche mais je dois avouer que je ne suis pas pressée de partir ! Isabelle est bien là pour me faire un câlin. J’ai tellement la gorge serrée que je crois que si elle ne m’avait pas poussé dans le flot des coureurs, je serai restée là à pleurer dans ses bras. La traversée de la ville a quelque chose d’inoubliable. On m’avait parlé de ce fameux départ mais vraiment il va se révéler au-delà de mes espérances. C’est tout bonnement bouleversant. Je m’accroche à Thierry et nous sommes partis pour ce qui va être notre plus long semi-marathon de notre carrière d’ultra-traileurs d’opérette…

Tous propres on y croit encore !

Dès le début il pleut et quand je dis qu’il pleut je ne parle pas de crachin breton mais d’une bonne pluie normande qui mouille. Je découvre que mon Garmin vibre tous les kms (ouais ben je débutais question course connectée) et je me dis que cela va sacrément m’énerver ce truc, avant me dire que cela va peut-être justement me réveiller la nuit sur la montagne. Dire que ces 21 km sont difficiles serait mentir tout de même. C’est dans la descente vers St Gervais que je découvre que notre principale ennemie sera la boue. On dirait un cours de patinage artistique pour débutants vraiment pas doués… Certains coureurs ont découvert les joies du grand écart facial d’une façon un peu brutale en mode « réveilles le Brian Joubert qui sommeille en toi ». Nos pieds disparaissent dans la boue jusqu’aux chevilles, impossible de lutter contre cet élément qui est clairement le plus fort. Et les rumeurs commencent à circuler dans le peloton, collantes et gluantes comme notre pire ennemie. On entend parler de coulées de boue au Col de la Seigne, de météo qui s’aggrave. Et puis la rumeur devient réalité : la course est stoppée à St Gervais. Très sincèrement à ce moment là, nous ne réalisons pas bien ce qu’il se passe. Je parle au nom de Thierry et moi-même mais aussi au nom de tous les coureurs qui m’entourent et qui continuent d’avancer comme si de rien n’était, comme s’ils refusaient d’intégrer l’information qui vient de nous foudroyer. Le ravitaillement de St Gervais est là et la réalité nous rattrape enfin : notre balade va bien s’arrêter dans cette charmante ville thermale. Tout le monde a l’air hébété, sonné, comme nous ne réalisions pas vraiment. La grande blague au ravitaillement où les bénévoles tentent de nous consoler avec du coca sera : « vous n’auriez pas du whisky à mettre dedans ? ». Cette ambiance est totalement surréaliste à vivre et je mets deux secondes à la place de tous ces coureurs venus de loin pour réaliser leur rêve. Oui, bien entendu je suis déçue mais j’habite en France et je sais déjà que dans l’absolu, si je m’en donne les moyens, je veux revenir un jour sans que ça me coûte un rein. Mais qu’en est-il de ces coureurs venus du Japon ? De cette coureuse à côté de moi, venue en Juillet pour un stage de prépa et qui est là sous la pluie avec un rêve brisé et des économies de toute une vie, envolées…

Nous nous mettons à l’abri pour nous changer avec ce que nous avons dans nos sacs, Thierry a déjà appelé Nathalie qui a sauté dans la voiture pour venir nous récupérer. Nos sacs intermédiaires sont sensés être à Courmayeur et nous n’avons pas grand-chose pour nous couvrir. Mais c’est sans compter sur Super Nathalie qui débarque avec une veste bien chaude pour moi : « je me suis dit que tu aurais besoin de ça ». Mon dieu je l’aurais embrassée si je n’étais pas aussi sale déjà ! Retour à la case départ sans toucher 20 000 Frs et sans savoir ce que l’avenir nous réserve. Je décide d’aller à la salle de presse pour en savoir un peu plus. Les journalistes arrivent, tout aussi hébétés que les coureurs. Nous attendons les nouvelles, les explications de tout ce beau gâchis. Coulée de boue, conditions météo catastrophiques, trop de risque, il fallait arrêter la course. Les esprits s’échauffent en mode « mais fallait-il nous laisser partir ? ». J’apprendrais quelques jours plus tard que des coureurs sont allés jusqu’à agresser des bénévoles pour obtenir leur veste coûte que coûte parce qu’ils avaient payé… On parle d’une nouvelle course, peut-être dimanche. Je laisse mes collègues à leurs débats agités et polémiques pour m’occuper de problèmes beaucoup plus concrets pour moi. Il est 1h du mat et je n’ai pas d’endroit où dormir… Pascal, à qui je parle de mon souci, me dit spontanément : « écoutes, si tu es à la rue, tu m’appelles, on se débrouille ». Je fonce à mon hôtel pour voir si je peux trouver une chambre parce que dormir dans une 205… je le sens moyen cette histoire. Je pourrais retourner à Megève chez mes beaux parents mais je suis fatiguée et inconsciemment je sens que je dois rester à Chamonix. 1h30, pas de chambre, sms à Pascal « dis, je peux venir ? » et je retraverse la ville avec mon sac de voyage sur le dos. J’ai un besoin urgent de prendre une douche surtout ! En chemin, je tombe sur Isabelle qui me dit qu’elle se rend à une réunion de la direction pour organiser l’après et qu’elle me tient au courant dès qu’elle en sait plus. J’apprends également que la TDS ne partira pas et que l’avenir de la CCC partie le matin même se gâte d’heure en heure. Mon dieu mais c’est la bérézina cette histoire ! J’ai une grosse pensée pour les coureurs de la PTL partis eux en début de semaine et qui doivent eux-aussi vivre des moments compliqués.

1h44 : le téléphone sonne, c’est Isabelle : « ne range pas tes baskets, vous devriez repartir demain, les infos vont tomber par sms cette nuit, si cela se confirme ». J’envoie immédiatement un sms à Thierry pour le prévenir mais pas de réponse. J’ai bien peur qu’il ait éteint son portable, ce qui me sera confirmé quelques heures plus tard. Je sais vaguement où il loge mais je me vois mal taper aux portes de tout un immeuble à sa recherche…
2h30 du matin : premier sms « TDS, UTMB, départ commun samedi 28 10H. Parcours Courmayeur – Champex – Chamonix. Bus à partir de 6h30 centre sportif Chamonix ».
5h du matin : nouveau sms « UTMB TDS Cause annulation CCC et rapatriement coureurs, départ bus Courmayeur limité à 1000 ». Vous l’avez compris, si je suis aussi précise dans les horaires, c’est que je n’ai pas dormi, accrochée à mon téléphone comme une accro à sa seringue. Pascal n’est pas mieux, alors que nous faisons semblant de nous reposer un peu.
5h45 : mon réveil sonne. Je bondis et en quelques secondes je suis déjà dans ma tenue de course, la même que la veille, je n’ai pas prévu de change, ma tenue propre m’attendait à Courmayeur, sous le regard médusé de mon compagnon d’infortune. Je suis bien embêtée de l’avoir réveillé, il doit se mordre les doigts de m’avoir proposée le gite. J’ai compris qu’il ne repartirait pas et je ne veux pas insister. Je pars comme une fusée en entendant juste « mais tu es vraiment une furieuse » ! Retour à ma voiture pour jeter mon sac de voyage et attraper mon sac à dos. Je change juste de blouson, le mien est encore trempé de notre balade de la veille. 6h30, je suis au départ des bus et je ne suis pas la seule… Pourquoi suis-je repartie ? En fait des années après je ne suis toujours pas capable de l’expliquer. Je crois que je veux en être, je veux pouvoir dire « j’y étais et voilà comment ça s’est passé ». Dans la file, je retrouve par magie Laurent rencontré au marathon de NY. En route vers Courmayeur, vers l’inconnu et au-delà. Je prie juste pour une chose : qu’ils aient prévu un petit déjeuner ou qu’il y ait une boulangerie d’ouverte quelque part. Avec tout ça, je n’ai pas mangé depuis… ben tiens depuis quand justement ? Ah oui, une glace pour le goûter 2h avant le départ, un Délichoc et une compote à la conférence de presse de la nuit, ça compte ? J’ai une faim de loup ! Arrivée au gymnase qui sert de port d’attache aux naufragés de la TDS, heureusement il y a à manger. Je fais la queue bien gentiment au milieu de ces coureurs que l’on sent épuisés alors qu’ils n’ont pas pu partir. J’avale quelques tranches de jambon italien trop bon, deux morceaux de pain et quelques gâteaux non identifiés à l’amande (mais super bons !) le tout arrosé d’un thé et roulez jeunesse. Je prépare ma gourde en attendant le départ avec 2g de vitamine C parce que je vais en avoir besoin et déjà on nous demande de nous rendre vers le départ.

Je n’ai pas fait 500m que je réalise soudain que ma gourde est restée sur place. Mais qu’est-ce que j’ai avec les gourdes moi ? C’est comme avec les soutiens-gorge, je dois être intolérante. J’ai tellement peur de rater le départ que je décide de m’arrêter dans la première épicerie venue et d’acheter une bouteille d’eau. L’organisation nous demande d’avoir 20€ sur nous, il faut bien qu’ils servent. En quelques secondes j’achète une bouteille d’une boisson énergétique à la couleur étrange qui fera bien l’affaire. Autant la veille j’avais l’impression d’être un peu au point, autant à cet instant précis, je suis dans du grand n’importe quoi ! Mais le soleil brille, j’ai la chance d’être là, alors on ne se plaint pas. Le départ est donné, je saute à pieds joints dans l’inconnu. Déjà que je ne connaissais pas le parcours la veille mais là c’est encore pire. Tout ce que j’entends autour de moi, c’est « on va mourir au Col Ferret » … D’un motivant !

Je pars tranquillement, même si j’ai vaguement entendu parler de barrières horaires qui ne veulent rien dire pour moi. Je comprends juste que je dois légèrement me bouger le cul. En fait cette course peut se résumer à des montagnes russes, on monte et on descend, encore et encore… Les ravitaillements s’enchainent assez vite et j’avale mon traditionnel verre de coca. Je sais que je ne mange pas assez, je sais que cela va être un problème mais rien ne passe, je n’ai pas faim, pas envie. Voilà le fameux col Ferret… Très vite je comprends que je vais vivre un enfer. Les conditions météo se sont dégradées, il pleut, le vent est glacé, le brouillard est tombé et la grimpette est rude. Je sens surtout que je suis en train de faire une hémorragie parce que sinon ce ne serait pas drôle. J’ai la tête qui tourne… Je finis par m’asseoir sur une mangeoire qui me tend les bras. Je suis à bout… moralement et physiquement. Si une voiture balai était passée à ce moment là, je rendais mon dossard dans la seconde ! Il me faudra deux arrêts supplémentaires pour me hisser jusqu’en haut et c’est totalement épuisée que j’arrive enfin au point de secours. Je veux juste avaler quelque chose à l’abri de la pluie, à défaut de pouvoir être au chaud. Un gentil bénévole m’oriente vers une tente. Cela fait quelques secondes que je suis là et j’entends : « ben qu’est-ce que tu fous là toi ? tu es une fille pour le désert, pas pour le froid ». Je relève les yeux et je découvre Sylvain, infirmier, CP 12 Transahariana. C’est bien simple, je lui tombe dans les bras. Bon sang que cela fait plaisir de voir son visage ! Il me demande si ça va et là je lui déballe tout, limite si je ne me mouche pas dans son t-shirt. Même mes gants je n’ai pas réussi à les enfiler correctement tellement mes doigts étaient gelés. Il prend les choses en main, sort ma compote, s’occupe de m’ouvrir mes chaufferettes, me remet mes gants. En quelques minutes, je suis revigorée et j’entends alors un : « allez, dégage maintenant ». Pas de doute, cet homme sait parler aux femmes ! Mais il a raison de me pousser dehors parce que sinon j’y serai encore moi, au grand Col ferret…Je repars vers La Fouly et j’entends assez vite derrière moi : « tu descends vraiment très mal tu sais ». Ah ça oui merci je sais ! « Il faut plier les genoux plus que tu ne le fais », voilà comment je fais la connaissance de Bruno. Il me présente Yves son compagnon de route et nous voilà partis tous les trois. Bruno n’a plus qu’un bâton, ayant cédé l’un des siens à Yves qui en avait plus besoin que lui après une chute. Ils sont là pour courir ensemble ce qui devait être à la base un 100 miles.

Très vite je comprends qu’il ne sera pas facile de rester au niveau de Bruno qui assure grave mais cela me rassure pour le moment d’être en charmante compagnie. Ravitaillement après ravitaillement, nous traçons notre route en fonction des aléas du relief et le fait d’être accompagnée me donne un minimum de rythme. A quelques centaines de mètres du ravitaillement de Champex, j’entends : « allez Cécile ! ». Ok je suis super connue mais quand même… Et là surgissent Thierry et son fils Paul venus me soutenir. Nathalie n’est évidemment pas loin. Dieu que cela fait du bien de voir des visages connus. Quand ils ont vu mon temps de passage à la Fouly, ils se sont dit qu’ils pouvaient être là à temps et ils ont sauté dans la voiture. On s’occupe de moi et j’avoue, ça fait le plus grand bien. J’avale un bol de soupe et un peu de pâtes, la nuit va être longue… On fait quelques photos, Thierry me prête son téléphone pour que je puisse appeler Guillaume, le mien ayant décidé de refuser l’international (heureusement que je n’ai pas été contrôlée, j’étais bonne pour être disqualifiée en plus !) et déjà il faut repartir. Nathalie insiste pour me donner son coupe-vent que je finis par accepter. Heureusement ! Il me sauvera la vie quelques heures plus tard ! Je les quitte à regret mais quand faut y aller, faut y aller. Direction Trient, non sans une petite erreur de parcours qui nous fera rester sur la route un peu plus longtemps que prévu. Nous sommes une dizaine à avoir fait la même mais très vite des bénévoles nous rassurent, nous n’avons pas gagné de temps et nous n’en avons pas réellement perdu non plus. Ravito à Trient et c’est reparti pour la montée vers Catogne. Face à cette nouvelle difficulté, notre groupe éclate. Bruno est en forme et il a récupéré ses bâtons. Yves, grâce au prêt de Thierry qui avait laissé les siens dans le coffre de sa voiture, a pu lui rendre son bien. L’écart se creuse entre nous irrémédiablement… Yves n’arrive pas à nous suivre et moi je perds Bruno. Je ne m’inquiète pas non plus outre mesure, je suis une grande fille mais c’est vrai que j’avais espéré un instant que nous pourrions finir cette aventure tous les trois.

Grâce à Thierry j’ai une photo souvenir avec Bruno et Yves !

La descente vers Vallorcine va être une sacrée partie de rigolade… Je tombe deux fois, casse un de mes bâtons… Là franchement je trouve cette course décidément beaucoup moins sympathique et je me demande sérieusement quelle folie m’a pris de repartir ainsi alors que je pourrais être au chaud à Chamonix. Je suis toute sale en plus et je n’aime pas être toute sale. Je ne vous parle même pas de mes pieds qui font « flop flop » à chaque pas. C’est en mode zombie que j’arrive enfin à Vallorcine où je retrouve Bruno qui m’attend. Mais qu’est ce qu’il fait là lui ? Veux-tu filer oui ? Il est tout gêné de m’avoir perdu mais je le pousse à partir. Il doit faire sa course, il n’est pas là pour s’occuper de moi. Je n’ai besoin de personne en Harley Davidson de toute façon !

Mais il n’empêche, j’ai un sérieux problème : ma lampe frontale me lâche. Mes piles pourtant neuves sont de plus en plus faibles et pour courir dans des conditions de sécurité maximum, ce n’est franchement pas l’idéal pour finir la nuit en sécurité. Je demande à quelques coureurs autour de moi, personne n’a un jeu de piles en trop. Sortant de la tente résignée à finir ma course comme je peux, je redemande à un homme et une femme qui sont eux aussi sur le départ. Je m’excuse ici auprès d’eux de n’avoir pas retenu leurs prénoms mais je pense sincèrement que mon cerveau n’était plus assez irrigué. Nous ne nous sommes pas présentés clairement et je n’ai pas osé leur redemander ensuite. Ils sont prêts à m’aider mais ils n’ont pas les bonnes piles. Ils me proposent de partir ensemble pour m’éclairer un peu, ce que j’accepte évidemment. Direction la Tête aux vents ! Là encore, je vais agoniser mais je ne suis pas la seule ! Le gentil monsieur m’a prêté sa deuxième frontale de secours et je m’accroche comme je peux à sa compagne qui m’a l’air plus en forme que moi. J’attends le lever du jour avec impatience. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est, je veux juste finir au plus vite. Tout le monde souffre autour de moi, j’entends des coureurs qui soufflent, d’autres qui s’arrêtent épuisés et s’assoient sur un caillou. Mon dieu, mais qu’est ce que nous foutons là…

Enfin le soleil commence à percer et c’est de jour que nous allons atteindre la Flégère. Là je retrouve des terrains connus puisque c’est sur le parcours du marathon du Mont Blanc. Je n’ai même pas eu la force de sortir l’appareil pour prendre quelques photos de ce lever de soleil inoubliable sur cette foutue montagne dont j’avais espéré un temps faire le tour. Arrivée au ravitaillement, j’avale un thé chaud, je rends sa frontale à mon compagnon de route et je repars. Pourquoi si vite me direz-vous ? Parce que j’ai faim tiens ! Je n’ai qu’une idée en tête à ce moment là : être à l’heure pour le petit déjeuner de l’hôtel. Oui je sais, c’est pathétique comme raison mais je peux vous jurer que j’ai donné tout ce que je pouvais juste pour un croissant ! Il reste 10km en descente et dans ma tête je me dis ce que bon nombre de participants de l’UTMB se disent à chaque fois : « nickel dans une heure je suis en bas » … Rire machiavélique… Tu parles Charles… On en reparle à la Floria de ta descente en mode turbo !

En réalité je fais comme je peux. Je suis fatiguée, moyennement lucide et j’essaye de mettre un pied devant l’autre sans me vautrer lamentablement sur une racine en mode planquée. Je double des coureurs blessés qui terminent comme ils peuvent, franchement je leur tire mon chapeau d’avoir eu la force d’aller au bout. Enfin J’aperçois l’entrée de Chamonix, les premières maisons. Ça sent enfin l’écurie cette histoire ! J’aperçois alors un groupe de quatre coureurs aux mêmes couleurs, qui trottinent devant moi. Pas de doute, ce sont des participants de la PTL qui ont survécu à une semaine de folie. Je vais les laisser finir devant moi, pour les laisser apprécier tranquillement les retrouvailles avec leur famille, leurs amis mais surtout je cherche à éviter la douche à la bière, qui semble être une tradition belge. C’était du cidre, inutile de préciser que je passais la première !

La même quelques heures après…

Mais je ne suis pas seule pour mon arrivée moi aussi puisque Nathalie et Thierry sont là évidemment. Ils m’ont attendu avant de repartir pour Paris et encore aujourd’hui je les remercie. Pascal est là lui aussi et semble encore plus me prendre pour une folle furieuse, sans oublier Isabelle et Sylvain mon ange gardien du Col Ferret. Je n’arrive pas à croire que cela fait 23h que je suis partie, que ça fait… je ne sais plus combien d’heures que je n’ai pas dormi ou mangé un repas qui ressemble à un vrai repas. Je récupère ma fameuse polaire, un dernier bisou à tout le monde et je file vers mon hôtel, avec toujours cette trouille incontrôlable : pourrais-je prendre mon petit déjeuner ? Alors que j’arrive dans le hall de l’hôtel affolée, le monsieur de la réception, devant deux ou trois clients qui me regardent tous aussi affolés, me répond alors que je lui demande si c’est encore bon : « écoutez Madame Bertin, on va faire autre chose. Vous allez prendre votre chambre tout de suite, et surtout prendre une douche parce que là… Comment vous dire en restant poli… Et promis juré, je vous garde ouverte la salle du petit déjeuner ! ». Voilà c’est fini… je suis finisheuse de mon premier UTMB et devinez-quoi ? Le deuxième sera celui de 2012… Vous savez, le tour de la vallée en mode raccourci ? Qui a dit que j’étais le chat gris ?

Pour celles et ceux qui préfèrent écouter ma douce voix, c’est ici que ça se passe pour la version audio !

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