Run, Fit & Fun

Fun : rencontre avec Jost Kobusch, alpiniste « qui ne manque pas d’air » 😉

Mon métier de journaliste me permet parfois de faire des pas de côté, d’aller à la rencontre de personnalités issues d’autres sports que le running. J’ai profité de l’occasion qu’Amazfit m’offrait, pendant la semaine UTMB, pour rencontrer Jost Kobusch.

À 34 ans, l’Allemand s’est fait une spécialité de l’alpinisme le plus dépouillé qui soit : seul, sans oxygène, souvent en plein hiver, avec le strict minimum sur le dos. Une approche qu’il pousse à l’extrême depuis plusieurs années sur l’Everest, qu’il tente de gravir en solitaire, sans oxygène et par une voie différente de la voie normale. Personne n’a encore réussi à réunir ces quatre critères, et c’est précisément ce qui le fascine. En attendant, son palmarès parle pour lui : l’Ama Dablam en solo à seulement 21 ans, l’Annapurna sans oxygène, la première ascension du Nangpaï Gosum II (un 7 000 himalayen jusque-là vierge, avec une nomination au Piolet d’Or à la clé) ou encore le couloir Messner du Denali, en hivernale et en solitaire.

Installé aux Houches, à deux pas de Chamonix, il descend volontiers ses sommets en parapente et entretient un rapport décomplexé à la technologie, montre GPS comprise. C’est justement de ce dialogue entre engagement extrême et outils connectés que nous avons parlé.

Tu es connu pour tes solos, en hiver, sans oxygène ni assistance. Qu’est-ce qui t’a amené à cette forme minimaliste, là où les autres cherchent d’abord la sécurité ?

Pour moi, partir seul, c’est la forme ultime de liberté. Ce minimalisme, le fait d’emporter très peu, génère une liberté immense. Pas de décision de groupe à négocier, pas d’équipement lourd, pas de logistique. C’est toi, dans la nature, dans l’escalade, en mouvement. C’est très méditatif. Et en même temps, c’est aussi la forme la plus difficile, et ça me plaît. J’aime rendre ma vie la plus difficile possible.

Mais tu utilises quand même la technologie, notamment la montre, quand tu es seul. Concrètement, quelles données utilises-tu ?

Je suis très minimaliste sur les vêtements, les chaussures, l’oxygène. Mais je suis aussi quelqu’un qui optimise en permanence : mon entraînement, mon matériel. J’apprends le métier, je travaille avec des experts. Et quand je m’entraîne, j’enregistre tout. Mon entraîneur, c’est Steve House.

Je connais ce nom ! (lien vers le livre d’entraînement de Steve, publié aux éditions Paulsen)

Tu connais Steve ? Steve House, c’est un alpiniste américain très expérimenté, et c’est mon entraîneur. Il vit en Autriche. Il passe parfois à Chamonix, mais pas si souvent. Du coup, j’enregistre toutes mes données numériquement sur une plateforme, et il peut tout voir : où je suis allé, ce que ça m’a coûté en effort, etc. Il ajuste mon entraînement à distance. Et ça fonctionne aussi en expédition : il peut me dire « je sais que tu es fatigué, mais on va peut-être faire une petite séance de force, même en altitude, pour activer les muscles et limiter la fonte musculaire. » Parce qu’en altitude, on lutte en permanence contre la perte de masse musculaire.

Ça, c’est un premier volet : mon équipe et mon entraîneur ont accès aux données. Le second, c’est que moi aussi j’y ai accès. Avec Amazfit, je me suis créé un affichage sur mesure. J’ai dit à l’ingénieur : je veux que ce soit comme un pilote qui s’installe dans son avion. Il voit tout d’un seul coup d’œil, parce qu’il doit piloter, et il faut qu’il sache immédiatement si quelque chose ne va pas. Donc, en un regard, je me dis : « OK, aujourd’hui c’est la pleine lune, ça va être super, ma frontale va tenir. » Ce qui peut sembler un détail pour certains est capital pour moi en montagne. La configuration de ma montre me donne accès à une foule d’informations sans avoir à fouiller de longues minutes dans les menus. J’ai vraiment créé ça pour mes besoins, avec l’équipe d’Amazfit. Au final, ça me permet de prendre de meilleures décisions, plus vite.

Et tu utilises aussi les infos de récupération, de sommeil, ce genre de choses ?

J’utilise certaines choses plus que d’autres. Ce qui compte énormément pour moi, c’est la saturation en oxygène. Les données de sommeil sont importantes aussi, bien sûr. Et il y a certains indicateurs qui, mis bout à bout, me donnent déjà une bonne idée de ce dont je serai capable dans la journée. C’est un peu comme une jauge de batterie, tu vois ? Mais l’ordinateur n’est jamais plus intelligent que celui qui l’utilise. Il faut savoir interpréter les chiffres, y apporter son expérience. Au bout du compte, c’est un outil qui me permet de décider plus vite.

Et il y a un point essentiel. Avant, ça m’est arrivé plusieurs fois : tu es en montagne, et d’un coup la météo se dégrade, le froid tombe. On avançait un peu, puis la nuit venait, on se disait « OK, la météo n’est pas bonne », on montait la tente, et au matin on choisissait la direction. Aujourd’hui, je me contente de suivre l’itinéraire et je continue d’avancer. Le reste ne m’inquiète pas : je sais qu’il y a une crevasse ici, je la contourne, et je poursuis. C’est l’évolution de la technologie. Il ne faut pas sous-estimer à quel point elle nous facilite la vie, et à quel point elle nous rend plus sûrs. Tellement d’alpinistes sont morts parce qu’ils n’ont pas retrouvé le chemin du retour.

Il y a des puristes de l’alpinisme qui disent « ah, la jeune génération… », mais j’ai le sentiment qu’en réalité ce sont deux sports différents. Tu vois ce que je veux dire ?

En réalité, la grande différence aujourd’hui, c’est que tu disposes de bien plus d’informations. Prenons l’alpinisme : la génération d’avant le GPS, il y a vingt ou trente ans. La génération encore antérieure lui dirait « mais nous, on n’avait pas les vêtements légers, ni les piolets modernes, ni de bonnes chaussures. On n’avait rien de tout ça. » C’est ça, l’évolution. La génération précédente dira toujours « nous, on n’avait pas ça. » Et si tu regardes d’autres sports, comme la course, les chronos ne cessent de s’améliorer. Mais est-ce vraiment l’humain qui va plus vite, ou est-ce qu’on a une meilleure technologie ? Un meilleur équipement ? De meilleurs moyens de mesurer et d’optimiser l’entraînement ? Je pense qu’en grande partie, c’est l’évolution du matériel et des connaissances.

Quand j’ai commencé l’alpinisme, c’était avant les montres connectées : j’ai donc pu mesurer la différence avec ma pratique d’aujourd’hui. À partir de 2017, je m’y suis mis pour de bon. Et waouh : j’arrive dans un secteur que je ne connais pas, quelques clics, l’itinéraire est calculé jusqu’au sommet, j’appuie, et j’y vais. Même s’il fait sombre, même si les repères ne sont pas évidents, j’ai toujours le meilleur itinéraire. Je suis plus rapide, plus efficace, plus en sécurité.

Et ensuite, je prends mon parapente et je redescends en vol. J’ai une appli dédiée sur la montre : dès que je l’active, je vois à quelle vitesse je vole. Par exemple, je descends du sommet du Mont-Blanc jusqu’à chez moi, aux Houches. Quand je regarde ma vitesse sur la montre, normalement je vole autour de 40 km/h. Donc si l’écran affiche 55, je sais que j’ai le vent portant. Or tu ne veux pas voler comme ça : tu vas trop vite et tu peux te faire mal. Je me dis alors : le vent vient sans doute de cette direction, puisque je peux le mesurer en direct. Et je tourne. Ah, je ne suis plus qu’à 25 km/h : c’est le bon axe pour atterrir. Je pilote avec ma montre, dans de bonnes conditions, sans même avoir besoin d’une manche à air. Il y a deux semaines, par exemple, j’étais au Kirghizistan et je décollais d’un sommet de 7 000 mètres. Là encore, la montre me donnait la vitesse de l’air pour calculer ma direction d’atterrissage. Tout ça, c’était impossible avant. Pour moi, c’est devenu essentiel : la montre, c’est comme un petit ordinateur de bord.

Et justement, à ce sujet : tu parles souvent de décision intuitive. Comment trouves-tu l’équilibre entre écouter les chiffres de ta montre et écouter ton corps, quand les deux ne sont pas d’accord ?

Quand tu débutes, c’est très important d’avoir tous les chiffres. Tu les cherches, tu t’y accroches. Tu te dis : « à cette fréquence cardiaque, je m’entraîne de telle façon », et tu vérifies en permanence. Avec l’expérience, tu continues de vérifier les chiffres, mais ils se mêlent à tout le reste : les nuages que j’observe, les prévisions météo que j’ai suivies ces sept derniers jours, le fait que je fréquente cet endroit depuis dix ans, les conditions de neige que je lis sur le terrain. Tout se combine, y compris les données de la montre. Et là, ton intuition te dit : « OK, c’est la bonne chose à faire. » Cette intuition, ça se construit avec de bonnes données, au fil des années.

Les jeunes athlètes n’ont pas une bonne intuition. Elle peut même être très dangereuse. Eux doivent suivre les chiffres. Mais avec l’expérience, et en analysant après coup ce qui s’est passé, tu finis par bâtir une intuition solide. Une bonne intuition, c’est de grandes quantités de données. Il y en a tellement que tu ne peux plus les traiter consciemment. Alors ton subconscient s’en charge, et c’est ça, l’intuition. Tu ne peux pas vraiment mettre le doigt dessus.

Mais ça ne fonctionne que si tu prends le temps d’y réfléchir. Disons que quelque chose tourne mal : tu te demandes « qu’est-ce qui a coincé, cette fois ? », et la prochaine fois, tu l’intègres à ton calcul. Ou, à l’inverse, quelque chose se passe très bien : « aujourd’hui, j’ai fait ça, et c’était le bon choix. » Si tu réfléchis constamment de cette façon, tu te constitues un excellent jeu de données. Et plus ce jeu de données est riche, plus ton analyse, ton intuition, gagne en fiabilité.

Donc je dirais toujours : moins on a d’expérience, plus les données comptent. Et plus tu gagnes en expérience et en maîtrise, plus il devient essentiel de te connaître toi-même, de connaître ton corps et de travailler avec ton intuition. Mais ça demande beaucoup de bagage. Parce qu’au fond, ma montre peut m’indiquer que ma saturation en oxygène est bonne : si je ne me sens pas bien, peu importe ce qu’elle affiche. Ce n’est jamais qu’une donnée de plus. « OK, la saturation n’est pas terrible aujourd’hui, mais je me sens fort quand même. »

Toi, tu es coureuse, donc tu connais ça : tu sens quand tu atteins ton seuil, quand tu bascules de l’aérobie vers autre chose. Quand tu es en zone 2, tu le sais. Cette frontière invisible où tu passes en zone 2… Essaie d’expliquer ça à quelqu’un qui débute la course : c’est très difficile. Tu lui diras « c’est ta limite de fréquence cardiaque », mais après des années de pratique, tu sais exactement où elle se situe. Et si tu as eu une journée difficile la veille, elle peut être plus basse : impossible de monter à ta fréquence habituelle, parce que ton seuil, ce jour-là, n’est pas au même endroit. Ton cycle n’est peut-être pas au point, et tu sentiras le seuil arriver plus tôt. Avec beaucoup d’expérience, c’est exactement comme ce seuil : tu sens où aller et quand, et ça change en permanence. C’est pour ça que, selon moi, la maîtrise ultime passe bien sûr par les données, mais… comment dire… ce sont ces données qui, au bout du compte, t’aident à mieux te ressentir toi-même.

Tu es accro à l’adrénaline des sommets ?

L’adrénaline, c’est quand quelque chose se passe mal. Quand tu fais les choses bien, c’est autre chose : de l’intensité. Les moments sont limpides, cristallins, et les souvenirs plus nets. Cette intensité avec laquelle tu vis les choses reste en toi. C’est comme si le temps ralentissait, dans ces instants où tu fais l’expérience de ta propre maîtrise. Par exemple, quand tu grimpes sur de la glace, sans corde, en solo, tu es pleinement présent. Tu es obligé de l’être. Si tu ne l’es pas, tu meurs. Tu es dans l’instant. Et savoir que la conséquence, c’est la mort, procure un sentiment très particulier. Bien sûr, tu ne dois pas arriver là sans plan : ce serait stupide. Mais je crois que l’alpinisme donne une intensité particulière à ta vie, à ta sensation d’être vivant. Les gens ne vont pas en montagne parce qu’ils veulent mourir. On y va parce qu’on veut vivre. Et vivre intensément. La mort, comme conséquence possible, te rappelle à quel point la vie est précieuse.

L’instagram de Jost est iciIl utilise une T-Rex Ultra 2

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