À l’occasion de la deuxième édition du Every Woman’s Marathon, organisé le 16 novembre dernier à Scottsdale, en Arizona, nous avons eu l’honneur et la chance d’échanger avec Kathrine Switzer qui, un jour, a osé braver les règles à Boston pour permettre aux femmes du monde entier de pouvoir enfin devenir, elles aussi, marathoniennes sans avoir à mentir sur leur identité. Edith Zuschmann, CEO de la fondation 261 Fearless, s’est jointe à notre discussion.
En repensant à ce désormais légendaire Marathon de Boston, qu’est-ce qui ressort le plus de votre mémoire aujourd’hui ? La peur, la colère, la détermination, ou autre chose ?
Certainement la détermination ! Parce que sur le moment, même si j’avais forcément peur comme on a toujours peur avant de se lancer sur un marathon, je me suis retrouvée humiliée devant la presse présente ce jour-là. Si nous avons des photos et même des vidéos, c’est parce que l’organisateur, Jock Semple, était dans le bus presse qui suivait la course et qu’il en est descendu pour me sortir du peloton violemment. Les journalistes se sont révélés tout aussi agressifs avec moi : « Êtes-vous une de ces suffragettes ? Une croisée ? » Et j’ai répondu que j’étais juste venue pour courir, rien de plus. Ils voulaient qu’il y ait une raison plus politique alors qu’à ce moment-là, moi, j’étais juste une jeune femme qui voulait courir son premier marathon. Ils m’ont poursuivie en me harcelant de questions et surtout en me demandant si j’allais finir. Évidemment que j’allais finir, j’étais déterminée et surtout rassurée parce que j’avais fait une sortie de 50 km trois semaines avant le jour J. Je savais donc que j’étais physiquement apte à courir 42 km, et c’est ce que j’ai fait. Le plus amusant dans cette histoire, c’est que l’idée de s’inscrire officiellement ne vient même pas de moi mais de mon entraîneur, Arnie (Briggs), qui avait insisté pour que l’on fasse les choses le plus « officiellement » possible. Après tout, à l’époque, il n’était pas écrit noir sur blanc que les femmes étaient interdites, c’est juste qu’ils n’imaginaient pas qu’une femme en soit capable et en ait la motivation. Kilomètre après kilomètre, ma détermination a grandi avec une seule idée en tête : leur prouver qu’ils avaient tort et qu’il faudrait nous faire une vraie place dorénavant, parce que nous allions la prendre comme nous l’avons fait sur les bancs des universités ou dans le monde du travail.
Vous transformez un acte de résistance personnel en un symbole mondial. À ce moment-là, avez-vous réalisé que votre action changerait l’histoire de la course à pied, l’histoire des femmes même ?
Pas du tout ! À aucun moment je n’ai pensé que ces photos feraient le tour du monde et qu’elles seraient toujours autant diffusées aujourd’hui. Qui aurait pu l’imaginer ce jour-là d’ailleurs ? Personne ! Et surtout, si ce photographe n’avait pas immortalisé cet instant précis, serions-nous vraiment là en train de parler ? Je ne le pense pas, le poids des mots ne remplacera jamais le choc de la photo.
Que lui diriez-vous, à la jeune Kathrine justement, quelques minutes avant le départ de cette course qui a changé votre vie et celles de centaines de milliers de femmes plus tard ?
Ce qui est assez marrant quand on y pense, c’est que sur la ligne de départ, je n’étais pas du tout inquiète. J’étais prête physiquement, entourée de mon coach et de mon compagnon, mais aussi des autres coureurs qui étaient très bienveillants avec moi. Beaucoup sont venus me saluer pour me demander des conseils pour leur femme ou compagne ! Beaucoup m’ont dit : « Oh, je rêve que ma femme m’accompagne courir, vous auriez des conseils pour que je la motive ? » Certains m’ont même dit : « Ma femme serait tellement plus heureuse si elle courait, elle est toujours en train de vouloir perdre du poids, ça serait parfait pour elle ! » Je n’étais pas là pour ça… Je n’étais pas encore dans la transmission, j’étais là pour courir un marathon et c’est ce que j’ai fait. Mais j’avoue que je lui dirais peut-être : « N’aie pas peur », parce que sincèrement, lorsque j’ai compris que les officiels allaient très mal réagir, j’ai tout simplement eu peur que la police présente sur le bord de la route pour sécuriser le parcours n’intervienne et ne m’arrête tout simplement. Heureusement, ça n’est pas arrivé et je n’ai pas eu besoin de me battre aussi avec eux pour finir ma course.
Toute votre vie, vous vous êtes battue pour la féminisation des courses, avez-vous une anecdote amusante à nous raconter sur le sujet ?
Puisque vous êtes française, j’ai forcément envie d’évoquer mon marathon à Paris en 1984 ! Le Figaro avait fait une caricature où l’on voyait deux coureuses du marathon traversant le bois de Boulogne devant deux prostituées qui évoquaient le fait qu’elles se faisaient la même somme que la prime remportée par la gagnante sans avoir à courir 42 km, elles… Cela résume bien l’évolution des mentalités contre lesquelles on a dû batailler pendant toutes ces années ! J’ai gardé le dessin, d’ailleurs, en souvenir.
Pourquoi être aujourd’hui la marraine d’un marathon 100% féminin alors que vous vous êtes battue toute votre vie pour que les femmes puissent courir avec les hommes ?
Je sais que cela peut surprendre mais, même si les choses ont évolué dans le bon sens, aujourd’hui encore, trop de femmes pensent à tort qu’elles n’ont pas leur place sur les événements sportifs, qu’elles ne méritent pas d’être célébrées, et cette course est là pour leur rappeler qu’elles y ont droit. C’est donc un honneur pour moi de donner le départ et d’être là pour chacune sur la ligne d’arrivée, pour leur dire : « Vous l’avez fait, vous méritez votre place dans la communauté des sportifs du monde entier. »
Edith Zuschmann
Autre point important, trop rarement évoqué : les expériences négatives avec le sport et plus particulièrement la course à pied, qui « traumatisent » les jeunes filles à l’école. Si l’on rajoute à ça le sentiment de culpabilité à l’âge adulte vis-à-vis de sa famille, on réalise que même en 2025, il y a encore des barrières à faire tomber et que le combat n’est pas encore fini. On l’oublie un peu trop souvent, mais Boston, l’incident « Kathrine », ne date que de 1967, il n’y a même pas encore 60 ans ! C’est beaucoup et si peu à la fois. Alors ce marathon 100% féminin est là pour continuer le travail de communication vis-à-vis des femmes qui n’osent pas encore.
Vous êtes toutes les deux à la tête d’une fondation qui se consacre au running au féminin, quels sont pour vous les bénéfices de ce sport ?
Le côté santé n’est vraiment pas à négliger. On le sait aujourd’hui avec certitude, contrairement aux idées reçues d’un autre temps qu’on évoquait pour « empêcher » les femmes de courir, c’est bon pour la prévention de l’ostéoporose par exemple. Se bouger enceinte permet à la femme d’être en bonne santé mais a aussi un impact positif pour son bébé à naître.
Edith Zuschmann
Autre moment important dans la santé des femmes : la ménopause, où là aussi la course à pied peut permettre de réduire les effets secondaires de la chute hormonale. Elle permet de limiter les risques de maladies cardiovasculaires et améliore la santé mentale, souvent bousculée à cette période de la vie aussi. Elle réduit les risques de dépression. Courir permet de moins tomber malade, et qui dit moins de maladie dit tout simplement moins de recours aux médicaments et moins d’effets secondaires de ces traitements sur notre organisme : c’est un véritable cercle vertueux qui se met en place.
Kathrine Switzer
Mon footing est un véritable rendez-vous avec moi-même mais aussi avec ce qui m’entoure. Je dis souvent que je n’ai pas trouvé Dieu dans une église mais dans la nature qui m’entoure quand je cours, surtout que j’ai la chance depuis plusieurs années de vivre en Nouvelle-Zélande, où les paysages sont grandioses. Mon corps et mon esprit profitent pleinement de ces moments que je m’accorde avec moi-même.
Le nom de la fondation vient du numéro de votre dossard à Boston et du mot « fearless » que l’on pourrait traduire par courageuse, intrépide, audacieuse… Pourquoi ce choix ?
Ce sont les autres femmes qui ont fait du chiffre 261 un chiffre synonyme d’audace, de courage. J’ai très vite reçu des messages ou des photos de femmes qui accrochaient dans leur dos un autre dossard, semblable à celui que je portais à Boston, pour se donner de la force, un peu comme une cape de super-héroïne. J’ai même reçu des photos de tatouages ! C’est là qu’Edith est rentrée dans ma vie ! Elle m’a convaincue qu’il était temps de faire quelque chose de ce symbole, d’aller encore plus loin que mes seules interventions auprès de coureuses élites, auprès des institutions ou des organisations de courses. Elle m’a convaincue qu’il fallait donner de l’espoir aux femmes, à toutes les femmes, et surtout à celles qui n’osent pas ou ne peuvent tout simplement pas courir parce que leur gouvernement le leur interdit. Aujourd’hui, nous sommes une association à but non lucratif présente dans 14 pays, avec des programmes éducatifs destinés à toutes les femmes, quel que soit leur âge. Nous sommes vraiment convaincues avec Edith que l’avenir du running sera féminin et que nous devons prendre notre part dans ce projet en formant des coachs féminines qui encadreront à leur tour d’autres femmes. Nous en avons déjà formé 600 et ce n’est que le début. Courir, prendre un dossard, c’est gagner en estime de soi, et si on rajoute la notion d’encadrement, l’impact sera aussi visible sur la vie professionnelle. Bon nombre ont obtenu des promotions parce qu’elles ont osé.
Edith Zuschmann
Bien entendu, nous ne nous contentons pas uniquement des USA : nous sommes présentes auprès des réfugiées africaines en Autriche ou auprès des communautés hispaniques en Amérique du Nord, pour ne donner que deux exemples. Nous sommes à leurs côtés pour leurs premières foulées, nous leur tenons la main pour qu’elles gagnent en confiance et en autonomie, avant qu’elles prennent leur envol vers la vie qu’elles méritent. La course à pied est tellement plus qu’un simple sport !
À propos de : Kathrine Switzer est devenue une icône en 1967 lorsqu’elle a pris le départ du Marathon de Boston, devenant ainsi la première femme à y être inscrite officiellement, malgré la tentative spectaculaire de l’en exclure menée par l’organisateur, tentative qui sera immortalisée par la fameuse photo. Cela marque le début d’un combat qui transformera durablement la place des femmes dans la course de fond avec l’organisation du premier circuit de courses 100% féminines aux USA puis dans le monde entier. Athlète, autrice et figure médiatique, elle se bat ensuite au sein des instances sportives pour que les femmes aient accès aux grandes épreuves, contribuant directement à l’introduction du marathon féminin aux Jeux olympiques de 1984 à Los Angeles. Fondatrice du réseau mondial 261 Fearless, elle inspire aujourd’hui encore des générations de coureuses78 ans – Réside aujourd’hui en Nouvelle-Zélande
Crédit photos : @kathrine et Rosy Spraker (photos prises au Every Women Marathon à Scottdale, donc la prochaine édition aura lieu l’année prochaine à la Nouvelle Orléans – toutes les infos sur ce lien)

